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  • Parution de mon recueil poétique aux éditions Amalthée le 25 Mars 2015

    decouverte,poesiesur le thème des jours qui s'égouttent et qui apportent leurs petits bonheurs, leurs épreuves, leurs chagrins et leurs espoirs. C'est un journal de l'instant présent où un simple objet posé (un flacon, une corbeille, un verre, une cuillère ) peut remplir notre âme de notre propre présence.
    C'est un journal de petits riens qui composent le grand Tout de la Vie. Le recueil est disponible sur tous les sites en vigueur : l'éditeur Amalthée, Decitre, Cultura, Espace culturel Leclerc, Payot, La Procure, Price Minister, Furet du Nord, Gilbert Joseph, Fnac, Amazon et en e-book sur tous ces sites précédemment nommés et sur Archambault aussi (librairie canadienne).

    A bientôt, à la croisée des mots !

    Géraldine Andrée

  • Naufrage terrestre (fin)

    Épilogue

    Je me suis acheté des fruits et des légumes frais chez l'épicier Mounir, qui ferme toujours très tard.

    Je me suis fait couler un bain où j'ai dilué trois gouttes d'huile essentielle de lavande et quatre gouttes d'huile essentielle d'aubépine.

    J'ai écouté le morceau 14 de Zen Music, Night Peace, composé et arrangé par Nicolas Dri.

    J'ai siroté une infusion à la camomille et à la verveine sucrée d'un peu de miel et où dansait, à côté du sachet, un quart de citron.

    J'étais ravie de retrouver ma bibliothèque de bois, mon cahier de chevet et les poèmes d'Anna de Noailles, qui me promettait sans me trahir, des jardins, des jets d'eau, des rires dans les herbes et d'innombrables enfances. Il suffit seulement que je sois bien reposée pour sentir se déposer sur mon âme la rosée de ses mots.

    Si je m'étais obstinée à aller jusqu'au bout de l'impossible, voici ce que j'aurais vécu:

    Après sept heures d'attente en Gare de Marne-la-Vallée Chessy, le TGV aurait enfin redémarré pour rouler jusqu'à Montauban où, après deux heures d'attente encore, un bus cahotant nous aurait conduits jusqu'à la gare de Bordeaux, à 2 heures du matin:

    là, deux possibilités, dans l'attente de l'aube:

    soit dormir dans un TGV sale, sentant l'urine et aux fauteuils usés, que la SNCF aurait gracieusement mis à notre disposition,

    soit dormir allongée sur un banc de plastique dans le hall de la gare de Bordeaux-Saint-Jean, la main gauche serrant la poignée de ma valise, le bras droit serrant mon sac à main contre l'une de mes omoplates et un pan de ma robe serré entre mes jambes -car, croyant que le voyage serait aisé, j'avais revêtu au matin une petite robe fleurie.

    Pour m'occuper pendant le voyage à Montauban en bus, j'aurais patiemment appris à nouer les tresses d'un scoubidou que la SNCF aurait généreusement offert à chacun de ses voyageurs pour conjurer l'ennui.

    Je me serais ravitaillée, bien sûr, à 23 heures 30: j'aurais mangé trois biscuits Gerblé et bu un petit pack de jus d'orange dont la SNCF nous aurait fait don avec largesse.

    Au lieu de cela, dans mon bain parfumé, j'ai cherché deux ou trois devises pour résumer mon aventure:

    "Un échec timide est plus noble qu'un succès insolent"; (Ce n'est pas de moi, mais de Khalil Gibran; aphorisme extrait du recueil Le sable et l'écume).

    "Toi le voyageur! Vers où marches-tu, vers où? Où que tu ailles, tu resteras assis en ton coeur." (Vers de Rûmi).

    "Il n'est pas d'échecs, mais des expériences" (Louise Hay)

    Et ma devise:

    "On retourne toujours d'où l'on vient".

    Au moment de m'endormir, des vagues de visages inconnus, de voix, de sons, de situations affluaient vers moi. Je me suis abandonnée: j'ai accepté de sombrer, de me laisser emporter par le délicieux naufrage du sommeil car je sais que, quelles que soient les multiples péripéties oniriques que l'on vit, le sommeil nous conduit toujours au Lendemain.

    Même si l'on retourne d'où l'on vient,

    on va vers Demain.


    Ce récit raconte des faits réels.
    Toute ressemblance avec des situations ou des personnages de fiction serait fortuite et involontaireInnocent.

    Géraldine Andrée

  • Naufrage terrestre (suite et fin)

    7ème épisode

    Je plonge ma main par inadvertance dans mon sac et, surprise, je touche un rectangle épais et de petit format; je baisse les yeux: C'est Patagonie intérieure de Lorette Nobécourt. Et c'est comme si je touchais le témoignage d'un temps à jamais perdu.
    J'ai toujours été obsédée par la dernière parole, le dernier mot prononcé et entendu avant l'incident, l'accident -avant que la situation ne bascule, ne se retourne, ne change irrémédiablement; avant que la Vie ne se défigure, atteinte par je ne sais quel trait mystérieux lancé de je ne sais où:

    "Quel fut le dernier mot que Grand Père prononça avant son accident vasculaire cérébral?

    Quelles sont les dernières paroles que nous nous sommes échangées, l'amant et moi, avant de nous disputer au point de rompre?
    Quelle autre phrase -à part la banalité de l'au revoir- avant que je ne perde l'ami du regard? Et qui l'a dite? Lui ou moi?
    De quoi avons-nous vraiment parlé sur le perron de la maison, le jour précédant la vente de cette dernière?"

    Donc... J'ouvre Patagonie intérieure de Lorette Nobécourt; j'ai placé un pan de la couverture en guise de signet juste à cette page -juste avant l'annonce de l'orage et voici l'ultime phrase abandonnée:

    "La petite chambre ne donne pas sur la mer".

    Je referme le livre, ferme les yeux et, pour ravaler mes larmes, je visualise ma déception. J'aime représenter mes sentiments sous forme de paysages et ce que je vois, là, derrière mes paupières closes, pour évoquer mon état à fleur de peau, c'est un grand étang avec des nénuphars, des fleurs à fleur d'eau.

    La Gare Meuse TGV est dépassée.
    Bientôt Nancy.
    Déjà Nancy.
    Enfin Nancy.

    Le train s'arrête. Je descends, me rends machinalement au sous-sol par l'escalier de béton, emprunte l'escalator pour remonter dans le hall. Une jeune fille m'accoste:

    -S'il vous plaît, Madame! C'est bien là, la vraie sortie?
    Je lui réponds gentiment par l'affirmative:
    -C'est par ce hall la vraie sortie; vous trouverez la Grand Place, dite Place de la Gare.

    La Vraie Sortie: lumière, ciel bleu de mer, chaleur, toujours, comme au petit matin quand je suis partie. Rien n'a changé. La file de taxis.

    Moi, j'ai changé; je ne sais comment, mais j'ai changé.
    Je m'avance vers le premier taxi.
    Il sera ronchon, ce chauffeur -je devrai attendre assez longtemps, la main tendue, qu'il trouve la monnaie pour me rendre la différence entre le billet que je lui ai donné et la somme réelle de la course-; il ne parlera pas; ça tombe bien: je n'ai pas du tout envie de parler.

    Seule
    cette phrase
    ultime:

    -Destination domicile.

    (Je présente toutes mes excuses à mes lecteurs pour les avoir embarrassés d'un récit qui ne fait que décrire Mes Embarras de Paris.
    Il ne reste plus que l'Épilogue).

    Géraldine Andrée

     

  • Naufrage terrestre (suite)

    6ème épisode

    Il ne me reste plus maintenant qu'à retourner en salle d'attente. Je n'ai pas le courage de lire, ni même d'acheter un magazine. Mon regard erre. Je me rends compte que, depuis maintenant huit heures du matin, mes yeux ne voient plus qu'à travers des vitres et ne lisent plus que des écrans.

    Je ne suis pas tranquille. La gare est pleine de monde: évidemment, c'est un jour de week-end et de grand départ. Des gens fourmillent autour des écrans, puis soudain, courent tous dans la même direction. Je me demande si ce ne sont pas les rescapés du même TGV que moi.

    Pour m'en assurer, je me lève et me dirige vers l'un des écrans. Un numéro de quai s'est affiché et clignote en direction de Stuttgart. Non, tous ces gens courent vers Stuttgart, train ponctuel -lui. Une fois qu'ils sont tous partis, le hall est pratiquement vide, arpenté par deux militaires en treillis, kalachnikov à l'épaule et l'air très méchant.

    Sentant une nouvelle peur sourdre en moi, je décide de ne pas quitter des yeux l'écran. Soudain, je découvre avec stupeur que des trains sont progressivement annulés à l'arrivée comme au départ: Troyes, Reims. Je consulte l'information Internet sur mon portable: ce trajet est victime, tout comme le trajet Paris-Bordeaux, des orages. Je réalise que le TGV 1554 en direction de Nancy est le seul de l'après-midi; alors, je prie Chronos, le dieu du Temps: je lui demande de ralentir sa course pour laisser voler mon TGV 1554, mon alezan, mon cheval ailé, mon Pégase qui me conduit vers la délivrance! De même, je demande à Neptune d'avoir l'immense clémence de suspendre son trident.
    Je refuse d'imaginer un autre scénario catastrophe: être exilée dans l'ambassade de mon propre pays!

    Puis, une voix crachouille dans un haut-parleur comme ce matin à Marne-la-Vallée Chessy:

    -Votre attention, s'il vous plaît, crrrrrrrrrrrrrcrrrrrrrr... en provenance de Nancy!

    Quoi? Que se passe-t-il en provenance de Nancy? Le ciel y est clair comme une mer reposée, je le sais! Les trains de la SNCF seraient-ils victimes d'insolation, cette fois?

    Même crachouillis quelques minutes après; je tends l'oreille -bien que j'aie toujours eu l'ouïe très fine:

    -Votre attention, s'il vous plaît, crrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr.... en provenance de Nancy!

    Mon Dieu! Quel odieux crime ai-je commis? Ai-je mangé des enfants dans une vie antérieure?

    Je scrute tellement l'écran qu'il me semble que mes yeux vont s'éjecter de leur cavité oculaire. La destination est restée fidèle à elle-même; à côté de Nancy, clignote "à l'heure"!

    Sois fidèle et zélé, mon alezan ailé! Je t'en prie!

    Je consulte la grande horloge ronde style Exposition Universelle de 1890: 16h15; dans moins de 30 minutes, le quai sera affiché. Je ne quitte pas des yeux l'écran.

    Soudain, un petit éclat, un signe supplémentaire comme un papillon devant mes paupières, une étoile allumée en plein jour:

    TGV 1554 à destination de Nancy; quai 4.

    Je cours, traînant ma valise qui tangue dangereusement. Je suis la première sur le quai 4. Je songe que, normalement, il ne devrait pas y avoir beaucoup de monde dans ce TGV: qui est assez fantaisiste pour aller à Nancy, un 27 Juillet, à part moi?

    Je me retourne: une longue file me suit.

    Je consulte mon billet, le numéro de voiture: 16; le siège 22.

    Je monte la première dans la bonne voiture; seulement voilà: je suis confrontée à une autre énigme. Au-dessus des sièges: deux numéros; le premier -dans l'ordre des 70, scintille; le second, dans l'ordre des 20 est très pâle; il faudrait se pencher avec une loupe pour déchiffrer. Je m'avance en m'affolant; je m'affole en avançant. Soudain, révélation ! 22! Près de la fenêtre... LA-BAS! Derrière moi! Je me suis avancée de quelques centimètres: trop tard: la horde de voyageurs déferle. Impossible de revenir en arrière; ce serait comme naviguer à contre-courant; fendre une vague qui se vengerait en me heurtant à pleine face.

    Je me faufile entre deux sièges; le temps que la horde se dilue dans la travée.

    Un homme chauve, d'une cinquantaine d'années, vient me déloger sans ambages:

    -C'est ma place!

    Je lui rétorque:

    -Pouvez-vous patienter un instant, Monsieur? Vous ne voyez pas que j'attends que la travée soit libre pour pouvoir retrouver ma place?

    Mais ce Monsieur est pressé: il veut s'asseoir immédiatement; il soupire pour manifester son mécontentement. Je ne désarme pas, feins d'afficher une sérénité de Bouddha et attends que la travée soit libérée, ce qui se produit quelques secondes plus tard.

    Destination siège 22... qui est occupé, lui, par un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui refuse de me laisser la place:

    -Et moi, alors? Je vais où? me demande-t-il.

    Je lui réponds que je n'ai pas son billet et que, par conséquent, je n'en sais rien.

    Ce jeune homme se lève, de mauvaise grâce et s'assoit sur le siège en face. Seulement, ma valise -que je ne peux pas lever et insérer dans le porte bagage si haut et si étroit tant je suis lasse- bloque ses jambes.

    Le jeune homme me fixe d'un regard sans ambiguïté: Ta valise me dérange!... jusqu'à ce qu'il comprenne qu'avec sa force, il peut la ranger lui-même; ce qu'il fait. Je le remercie vivement pour sa galanterie.

    Enfin, les portes claquent; le train démarre.

    Va et vole dans le jour,
    mon alezan ailé!
    Sois zélé!

    Destination Nancy... toujours.

    Fin du 6ème épisode

    Géraldine Andrée
     

  • Naufrage terrestre (suite)

     5ème épisode

    Le chauffeur de taxi de la Gare de Lyon à la Gare de l'Est est tout guilleret. Une série de chansons latino africaines passe en boucle dans sa voiture:
    Olé... Olé... Olélé... Olélélé...Olélélélé...

    Je sens que la colère exaspère mes terminaisons nerveuses; à nouveau, je suis en géhenne comme lorsque les trompettistes sont entrés dans la rame du RER A. Je fronce les sourcils, ouvre la bouche. Le chauffeur me regarde dans son rétroviseur d'un air interloqué: (j'ai dû me placer à l'arrière du véhicule car le côté passager avant est inaccessible, surchargé de papiers, de dossiers de toutes sortes): je ressemble sûrement à un poisson échoué au bord de la rive et cherchant l'air. A un certain moment, n'en pouvant plus, je lui demande si le trajet est encore long jusqu'à la Gare de l'Est. Le chauffeur me répond très calmement:

    -Que non! Ma p'tite dame! ça circule bien dans Paris, aujourd'hui! Dix minutes tout au plus...

    Effectivement, nous arrivons bientôt Gare du Nord, la soeur de la Gare de l'Est et enfin... l'ambassade de ma terre...

    Je paie le chauffeur (dix euros) et me retrouve dans le hall de la Gare avec son café éclairé par des lampes style 1930 -qui brillaient autrefois dans l'Orient Express- et sa grande fresque représentant une descente de voyageurs des années 1870: des dames aidées par des messieurs portant des chapeaux haut-de-forme, des embrassades, des retrouvailles, un chef de gare témoin de toute cette scène avec des moustaches à la Prussienne.

    Soudain, je ne sais pourquoi, je pense à Rimbaud, l'habitué des chemins de fer et qui voyagea encore agonisant à bord d'un train jusqu'à Marseille. Ce poète que j'admire;mon maître à penser... Comme je mesure alors mon incapacité à vivre l'aventure, la bohème, l'esprit même de liberté!

    Un besoin prosaïque me tire de ma pensée: les toilettes! Il me faut redescendre à un niveau en dessous de la terre, en tirant toujours ma valise. Coût du passage aux toilettes: 1 euro. Pas de dame pipi , non, des machines avaleuses de sou: mon euro est dévoré en un instant. Puis, le tourniquet de fer tourne. La délivrance est proche; elles sont sales, ces toilettes, payantes et sales. Je me lave trois fois les mains, hantée par l'angoisse d'être envahie de staphylocoques dorés, d'autant plus que suite au stress et à la fatigue, je présume que mon système immunitaire n'est pas élevé.

     A la sortie de ces toilettes, nouveau tourment: la porte vitrée automatique ne s'ouvre pas -je pense qu'elle ne sait pas détecter ma présence. Je me recule; avance d'un pas franc et rapide. Rien ne se passe. Mon coeur s'accélère à nouveau... Je commence à crier: C'est démentiel, ici! Un homme me montre alors que je dois repasser par les tourniquets de fer qui tournent cette fois-ci en sens inverse. Je manque, dans les tourniquets, de tomber sur ma valise. Je pars en criant à nouveau que tout est démentiel.

     Je remonte au niveau 0 de la terre: le sandwich mayonnaise que j'avais emporté doit être avarié à cause de la chaleur; je le jette et m'achète à la place une bouteille d'eau, un sandwich poulet et un brownie au chocolat.

     J'arrive à la salle d'attente, suante, épuisée, à la limite de l'évanouissement: Ah! un siège libre! Bénédiction! J'ai l'intention de m'asseoir quand une femme y plaque violemment son magazine: C'est réservé! Je m'exclame alors: Bah oui! Réservé! Tout se réserve, ici!

     Je m'assois sur le siège d'en face, téléphone à nouveau à Môoman pour lui dire que je suis arrivée Gare de l'Est et sur le point de manger mon sandwich. Je crie au téléphone -moi qui ai toujours détesté les gens qui crient sur leur portable en plein lieu public-; mon débit est saccadé. Ma mère me conseille de me calmer, de manger tranquillement et ensuite de prendre une décision -repartir ou trouver un hôtel? Sur ces entrefaites, un homme s'assoit à la place dite réservée: c'est le mari de la femme au magazine; un couple d'Allemands qui me fixe longtemps. Je détourne la tête, passe une solution bactéricide à 99 pour cent sur mes mains et avale mon sandwich sans guère le mâcher. Mon estomac se rebellera par des reflux acides.

    Je réfléchis ensuite à la perspective de l'hôtel de la Gare de l'Est -perspective qui ne m'enchante guère: j'ai des souvenirs d'hôtel sentant la soupe graisseuse, à l'atmosphère catarrhale, style pension Vauquier, au plancher qui craque, avec l'impression que des rats courent dans votre sommeil, des draps jaunis sentant le rance... Et puis, il y a la prospection à faire au soleil... l'indicible attente au comptoir en fixant une tapisserie défraîchie... Très peu pour moi.
    Je suis seule face à mon libre arbitre.

    Je consulte le panneau clignotant de la SNCF:

     TGV 1554; 16h 43.

     Je me lève, l'esprit vide, m'approche du distributeur, valide la case départ immédiat; réserve mon siège -près de la fenêtre; j'aime voir défiler les paysages de notre belle France et leurs rouleaux de foin coupé; introduis ma carte bancaire, compose mon code.

     Direction Nancy.
     
    Fin du cinquième épisode

     Géraldine Andrée

  • Naufrage terrestre (suite)

    4 ème épisode

    Au bout de trente minutes d'attente, le RER A consent à fermer ses portes et à démarrer.
    Les banlieues défilent: Aulnay-sous-Bois, Bobigny, Noisy- le-Sec, Bagnolet, Montreuil... Le compartiment est polyglotte, des musiciens entrent, jouent de la trompette. Cette vie parisienne que j'adore d'habitude m'exaspère aujourd'hui. Les sons m'irritent; les voix m'agacent; tout ce bruit, ce tapage, ce mouvement... tout cela me fait mal jusque dans les muscles et le derme. Je suis en géhenne.
    Je me calme un peu lorsque le RER touche presque au but: Montreuil, Vincennes... Bientôt, Gare de Lyon, La Défense...
    Je me demande alors:
    Où m'arrêter? Gare de Lyon ou La Défense?
    Mon objectif est encore de trouver un hôtel et de reprendre le train dès que je peux. Gare de Lyon...  J'aurai plus de chance de trouver un hôtel en marchant moins avec mes bagages...
    Va pour Gare de Lyon.

    Une jeune fille a pitié de ma mine déconfite, épuisée et m'aide à descendre ma valise. Je l'en remercie avec les forces qui me restent.

    Mais d'autres tourments m'attendent.
    Mon objectif est maintenant de sortir du RER. Pour cela, il faut passer le cap des portes automatiques qui s'ouvrent et se referment tout aussi vite sur elles-mêmes. La seule stratégie est de composter son ticket très rapidement et de foncer comme l'éclair, la valise devant soi. Je suis habile d'ordinaire. Et ma minceur est une alliée. Mais là, aujourd'hui, je ne suis pas assez vive...

    Et clac! les portes automatiques se referment sur ma valise. Impossible de la délivrer. Elle est irrémédiablement coincée. Je pousse... tire... En vain! Sous la force d'appui d'une part et ma force de traction d'autre part, je sens que les parois de ma valise craquent. Elle va bientôt se briser si je m'entête. Je suis à bout, prête à me coucher sur le sol, comme une bête rompue. Renoncer.

    Une femme est derrière moi, avec ses bambins; elle ne réagit pas.
    Je la prie, l'implore:
    -S.V.P! Compostez votre ticket! Je me dégagerai très vite et vous pourrez passer un quart de seconde plus tard!
    La femme refuse:
    -Et mes enfants?

    Seulement, les autres files sont prises. Elle non plus ne peut pas passer si je ne suis pas délivrée. Je le lui dis:
    -Tant que je reste coincée, vos enfants et vous ne passerez pas non plus!
    Alors, ma réplique la fait réfléchir et elle appelle un responsable RER qui, de son doigt multipouvoirs, nous libère enfin, ma valise et moi.
    Je prends les escalators; remonte lentement à la surface; je ressens dans cette libération quelque chose d'orphique; une ascension inespérée vers la lumière.

    Niveau 0 de la terre. Gare de Lyon.

    Vite! Réserver un hôtel! Je traverse le parvis ensoleillé, brûlant et, la main devant les yeux... Miracle! C'est comme si je voyais scintiller l'oasis en plein désert. Devant moi, luit la pancarte
    Hôtel! Je cours par 37 degrés, arrive dans le hall ombragé et bien frais, décoré de plantes vertes, m'appuie au comptoir. Coût d'une chambre single sans petit déjeuner: 175 euros. Cela m'est égal; je veux boire, aller aux toilettes, téléphoner, me doucher:

    -Une chambre; S.VP!

    Je dois avoir le visage ruisselant de sueur; mon maquillage coule peut-être. La responsable -une jeune femme blonde, pimpante, bien maquillée- me regarde comme si je venais de sortir de la mine puis, après un certain temps de silence, répond:
    -Attendez! Je vais me renseigner!
    Elle disparaît dans une pièce et revient après un court moment :

    -Désolé! Tout est complet!

    Je ressors de l'hôtel, traverse le soleil incendiaire du parvis, furieuse.
    De retour dans le hall de la Gare de Lyon, je dois me rendre à l'Evidence:
    la gare de l'Est, mon point d'ancrage, d'origine, seul lieu stable... mon phare en pleine mer démontée...  Ô mon cher pays d'où je viens!... Lorraine! Ma Lorraine!

    Seulement, voilà: il n'était pas prévu que je passe par Paris et n'ai préparé aucun itinéraire. Quel métro prendre? Ligne 4? Ligne 7? Où changer? Combien de fois? Les indications sont trop loin de moi. Je sens que je dévisse le long d'une paroi invisible...
    Machinalement, je manipule mon portable et me rends compte que j'ai un réseau. J'appelle ma mère en pleurant. Quand j'ai des soucis, j'appelle toujours Maman.
    Je lui raconte tout, elle me secoue: Te plaindre ne sert à rien! Cherche un taxi!

    Seulement, il n'y a point de taxi sur le parvis ensoleillé de la gare de Lyon. Je traverse la gare dans l'autre sens. Un panneau vient à ma rencontre comme un guide venu de l'autre monde:
    Taxis;
    je le suis.

    Des portes automatiques s'ouvrent de l'autre côté de la gare. Par chance, un taxi est là, un seul, disponible. A une seconde près, un couple de touristes veut le prendre aussi. Je cours, ne lâche rien, je suis la première. Je hèle le chauffeur qui descend, range ma valise dans le coffre. J'indique brièvement la direction: Gare de l'Est.

    Fin du 4ème épisode

    Géraldine Andrée 

  • Naufrage terrestre

    Bonjour à tous!

    Je suis la rescapée du naufrage du TGV Paris Bordeaux qui a eu lieu le 27 Juillet 2013.

    Devant rejoindre une location près de Bordeaux, je réserve mon billet 10 jours à l'avance, prends même en prime l'option week-end de 75 euros pour un an; après tout, c'est si agréable de voyager! La SNCF nous offre tant d'opportunités intéressantes!

    Le 27 Juillet 2013; bagages bouclés; le taxi m'emmène à la gare Saint Léon où je dois prendre la navette qui nous conduira en gare Lorraine-TGV (au milieu de nulle part; à 35 km de Metz; 35 km de Nancy; histoire de ne pas ranimer la vieille concurrence entre les deux villes).

    Le soleil est doux à 7 heures 30 du matin; j'ai même droit à un gentil compliment de la part du chauffeur de taxi: "Comme vous sentez bon! C'est agréable, dès le matin!". En attendant debout dans la douce lumière, je vois qu'un peu de rosée perle encore sur les feuilles rabougries d'une plante de ville. Au moment où la navette démarre, je songe que les vacances commencent enfin. Je suis loin de me douter qu'à ce moment précis, un terrible orage s'abat sur la ville de Bordeaux et jonche les rails sur tout le trajet de Saint Pierre des Corps à Angoulême de branches brisées. Non; il fait si beau aux alentours de la gare LorraineTGV qui est un chef d'oeuvre de notre siècle: haute architecture de verre et d'acier; on croit qu'on va s'envoler en train, faire des loopings dans le ciel; formidable!... La destination sur la pancarte clignotante est claire: ce TGV va bien jusqu'à Bordeaux Saint Jean; arrivée 14heures 36.

    Le train en provenance de Strasbourg entre en gare. Comme d'habitude, c'est la ruée. Eh oui! Paradoxe: Les gens ont peur de ne pas avoir de place alors qu'ils ont pourtant réservé! En essayant de monter, je me prends un gros coup de sac dans la poitrine de la part d'un homme qui ne s'excuse même pas alors que j'ai poussé un grand cri; mais bon, soyons tolérant et magnanime, nous sommes en vacances.

    Je prends place; le train démarre; je pars à la buvette me chercher un café long puis me plonge dans l'autobiographie "Patagonie intérieure" de Lorette Nobécourt (excellente satire de notre monde moderne et véritable apologie des voyages intérieurs, contemplatifs, presque immobiles). Je sirote mon café; me délecte des phrases extraites de Patagonie intérieure; me détends... Gare Meuse TGV; Gare Champagne-Ardennes TGV. Les prés défilent, avec leurs rouleaux de foin coupé; Qu'elle est belle, notre France! Qu'elles seront belles, ces vacances!

    Mais c'est tout de même curieux: aucun contrôleur ne circule dans le train, aucune annonce n'est faite; rien! Bon; après tout, c'est les vacances pour tout le monde... Je me plonge plus profondément dans ma lecture... quand j'entends un passager dire à un autre passager: « ça n'a pas l'air joyeux ce qui se passe là-bas... »

    ça n'a pas l'air joyeux, ce qui se passe là-bas... J'essaie de ne pas entendre... Là-bas; il parle peut-être de Damas ou du Caire... Je décide d'ignorer, de ne pas me laisser influencer par des phrases négatives, et cueille une phrase splendide dans Patagonie intérieure.

    Tout de même; tout de même... je sens que l'araignée de l'angoisse trotte dans ma tête; j'allume mon portable et me connecte à Internet; histoire d'en avoir le coeur net; et là, je lis avec effarement: "Axe TGV Paris Bordeaux impraticable dans les deux sens suite aux orages et à des troncs d'arbres tombés sur les rails."

    Le TGV s'engouffre dans un tunnel puis s'arrête: Gare Marne-la-Vallée Chessy.

    Fin du 1er épisode.

     

    2ème épisode

    Comme dans tout tunnel, la vision est très limitée à Marne-la-Vallée Chessy; il fait froid et noir; normal: nous sommes sous terre; seuls les néons blafards nous éclairent. Des voyageurs entrent et s'installent.

     Apparemment, la destination de Bordeaux Saint Jean n'a pas changé. Cela me rassure: si des voyageurs entrent, c'est signe que le train partira... tôt ou tard. On n'attendra pas très longtemps; il suffit simplement d'avoir un peu de patience: le temps que les rails soient libres.

    Le temps... Justement, il passe, le temps... Trente minutes, déjà, que nous sommes à quai.
    Après le café que j'ai bu, j'ai envie d'aller aux toilettes. Impossible: les toilettes sont fermées. Et il commence à faire très froid: 15 degrés de climatisation; alors qu'il fait 37 degrés dehors en plein jour, je dois ouvrir ma valise pour mettre un pull, au risque de répandre mes vêtements dans l'allée centrale.
    Pas d'informations: on entend une petite voix dans un haut parleur à quai égrener des numéros en anglais.

    Dans le compartiment, le haut parleur crachouille, puis cette voix:
    -Notre train est arrêté (au cas où personne ne l'aurait remarqué); suite à des orages sur la ligne Paris-Bordeaux. Nous vous donnerons de plus amples informations ultérieurement.
    Ultérieurement... Voilà bien un mot qui veut tout dire et ne rien dire à la fois.
    Trente minutes encore... Qu'est-ce que j'ai envie d'aller aux toilettes! Si j'avais de la force, je défoncerais cette porte.

    Des enfants commencent à pleurer; un père sort des jeux pour les occuper: Sois sage... On ne sait pas quand on partira...
    A nouveau le crachouillis et cette injonction -quasi militaire:
    -Votre attention, s'il vous plaît! Suite à des arbres tombés sur les voies entre Paris et Bordeaux, le train est immobilisé pour une durée indéterminée; nous vous conseillons de reporter votre voyage et de vous faire rembourser vos billets...
    Reporter le voyage alors que les billets ont été compostés? Qu'on a une destination, un but précis à Bordeaux?

    Je sens alors que je vais être prise au piège; que ce train va m'emprisonner dans sa nuit. Mon portable n'a plus de réseau. Il faut que je m'extirpe de cet endroit sinon, je vais crever, je le sens...
    Je descends. Fin des vacances pour moi à Marne-la-Vallée Chessy et début d'une autre épopée.

    Fin du 2ème épisode


    Comment décrire alors le lieu de Marne-la-Vallée Chessy?

    Cet endroit est la caricature même de la modernité poussée à outrance, de la déshumanisation. Notre « civilisation » a atteint -si on peut encore employer ce mot- une sorte de Moyen Age moderne.

    A Marne la Vallée Chessy, il n'y a que des portes automatiques, des distributeurs de toutes sortes (billets, tickets),
    des gens qui courent comme des automates en l’absence de panneau indicateur... Et surtout il y a... Il y a...
    Disneyland! Eh oui! Disneyland avec ses toboggans, ses manèges, ses boîtes à sous, ses boîtes à fric et la foule... la foule... partout, la foule...

    Je me dis qu'ici, il y a peut-être un hôtel, genre hôtel Ibis, que je peux y réserver une chambre, le temps que la situation se décante... demain, je pourrai sûrement reprendre le train.

    Autant dire que chercher un hôtel Ibis en cet endroit, c'est comme chercher le Saint Graal.
    Devant un stand de tirs américain, je demande où est l'hôtel Ibis. Les deux Américains qui vendent les tickets ne comprennent pas: Ibis? Ibis? What is it? Hôtel, you said?(ils croyaient sans doute que j'étais à la recherche de l'oiseau sacré égyptien, véritable incarnation du dieu Thot). Ibis? I don't know what is it.

    Découragée, j'abandonne la partie. J'erre, comme une âme en peine. J'ai mal aux bras et au dos à force de traîner ma valise. Je prie les Mânes de mes ancêtres pour qu'ils m'aident. J'ai l'impression de vivre un cauchemar éveillé, d'être exilée dans un récit de Kafka.


    Soudain, miracle! Je vois une femme avec le badge... SNCF! J'accours. Elle est en pleine discussion avec un de ses collègues et elle s'exclame à la limite du ricanement:
    Eh oui! Bel et bien arrêtés les trains Paris Bordeaux! Tous! Dans les deux sens! Pour combien de temps? Sais pas! Cinq heures -au moins! Eh ouais! C'est la vie!


    J'attends que tous les deux mettent fin à leurs considérations métaphysiques pendant au moins cinq bonnes minutes puis, hors de moi, je leur coupe la parole:

    -Bonjour! j'aimerais savoir où je dois me rendre pour rejoindre Paris! (Seule solution; Paris; la capitale; seule solution pour m'extirper de ce lieu de foule où il n'y a pas âme qui vive...)
    -Ouais! Bah! Il faut prendre le RER A! Vous prenez les escalators et c'est à gauche!
    Je ne me sens pas bien; j'ai le vertige; dans mon trouble, je lui demande:
    -Et... Il faut prendre le bus?
    Elle aboie presque:
    -J'ai dit RER!

    Je ne demande pas mon reste, emprunte les escalators avec ma valise à bout de bras, transpire, sens la sueur. Mes vêtements me collent à la peau. Fini, le bon petit parfum sucré de ce matin pour lequel le chauffeur de taxi m'avait complimentée.

    J'arrive devant les distributeurs de tickets, fais la queue, coeur battant. Un touriste anglais bloque la file: ce Monsieur doit prendre dix tickets Disney land; seulement, au lieu d'introduire sa carte bancaire une seule fois pour les dix tickets, il réitère l'opération à chaque ticket!

    Je suis exaspérée. Je sens émerger en moi une force sombre, archaïque, bestiale, venue de la nuit des temps; je le traite de "sans gêne", d'"égoïste"; ce Monsieur ne se démonte pas; il répond simplement: I dont speack French!


    Enfin, je peux prendre mon ticket, me diriger sur le quai; destination: Paris La Défense; destination clignotante sur un quai où aucun train ne circule; voie sans issue; je me retourne: même destination clignotante sur le quai en face; libre, elle -apparemment.

    Une jeune fille sourde -qui mendie en essayant de vendre des colifichets avec ce petit mot "Je suis sourde ." attend devant le train.
    A force de gestes et de mimiques, je lui demande: Paris?
    Elle me répond: Oui, Paris!
    Pour m'en assurer, je réitère la même demande dans le train à la première femme assise: Paris? Je crie, presque.
    Elle me répond, dans un accent péruvien: Paris!
    Je m'assois. Toujours pas de réseau sur mon portable.
     

    Fin du 3 ème épisode

    Pour le repos de mes lecteurs, je remets la suite à demain.

    Géraldine Andrée


  • Le facteur Demain

    Le facteur Demain
    passe tous les jours
    On lit ses messages
    d'un oeil distrait

    sans s'apercevoir
    que les nouvelles
    qu'il dépose
    au quotidien

    -un rire de petite fille
    un rayon de soleil
    dans une flaque de pluie
    un ramier refleuri-

    adoucissent
    les lettres
    qu'envoie
    le Destin

    Géraldine Andrée