souvenir

  • C'est l'heure

    C'est l'heure où les ors du soir se mêlent aux ombres sans se confondre.
    Les senteurs des fleurs se font plus fortes et les odeurs des menthes montent de la terre, comme pour soigner une langueur profonde.
    Les premiers insectes tournent dans l'air, épris par leur propre vertige.
    De caillou en caillou, les gouttes que l'arrosoir disperse luisent.
    Du temps, oh, il en reste bien sûr encore un peu,
    juste assez pour qu'avec mon index,
    je cueille une petite araignée qui chemine sur l'une de tes mèches
    et pour que je sente la rose chaude de ta paume éclose sur mon genou. 
    Un rayon de soleil roux se pose sur nos deux épaules qui se touchent
    avant de se dissoudre tel un rêve dans le vert sombre de l'herbe.
    C'est l'heure où l'on est là et où l'on se sent presque
    disparaître.

    Géraldine Andrée

  • L'eau de mon pays

    Elle est douce

    l'eau de mon pays

    Elle court

    tout le temps

    traverse mes pensées

    berce mes rêves

    de son chant

    Et quand je me penche

    sur elle

    pour trouver ma vérité

    ce sont mes yeux

    que je redécouvre

    eau dans l'eau

    C'est à une telle onde

    que j'étais destinée

    en venant au monde

    elle et pas une autre

    claire et frêle

    entre les herbes hautes

    toute discrète

    sous le limon

    eau dont il me semble

    qu'elle annonce

    ma trace

    comme l'encre

    de mes cahiers

    et lorsque je crois

    que je passe

    insignifiante

    les méandres

    qu'elle dessine

    dans mon songe

    sur les pages

    de sable

    me font des signes

    d'enfant

    C'est l'eau

    de ma vie

    le long

    de laquelle

    j'avance

    comme jadis

    quand je suivais

    avec mon bâton

    de sureau

    la Petite Eau

    qui bordait

    la demeure

    de mes vacances

    C'est l'eau oui

    du Pays d'origine

    toujours jaillissante

    mon éternelle naissance

     

    Géraldine Andrée

  • L'autre été

    J'ai souvenance de cet été-là :
    comme la tonnelle était belle !

    Les fleurs étaient constellées de paillettes violettes, telles des jeunes filles en robe de fête, et des lueurs folles bourdonnaient entre les feuilles nouvelles.

    Mais j'ai surtout souvenance de ton rire à ton réveil, comme il éclaboussait la tonnelle, arrosait les roses, inondait la petite allée de pierres.

    Il me semblait alors, quand un peu de brise passait dans cette lumière verte, qu'elle jetait les pétales, les étincelles et les brindilles de la tonnelle dans l'embouchure de ta joie.

    J'en gardais jusqu'au soir un éclat dans les yeux qui me faisait pleurer un peu.

    Je ne parviens pas à dater cet été.

    Yves m'assure que c'était l'été quarante-deux.

    Je pense que c'était "l'autre été",
    celui qu'il nous sera permis de revivre
    lorsqu'on aura atteint l'autre rive.

    Géraldine Andrée

  • Un petit coin de jardin

    Donnez-moi,
    mon Dieu,

    où je suis,
    un petit coin
    de jardin

    pour étendre
    au soleil
    ma lessive
    lavée
    au savon
    de Marseille,

    pour cueillir
    les mirabelles
    de Lorraine
    quand la rosée
    tremble
    encore,

    pour inviter
    des amis
    à des goûters
    qui ressemblent
    aux dînettes
    de l'enfance,

    pour m'asseoir
    sur le banc
    doré,
    les cheveux
    mouillés
    par le bain,

    pour regarder
    la chatte
    qui passe
    sa langue
    rose
    sur ses pattes,

    les fourmis
    rouges
    qui s'échappent
    du caillou
    soulevé
    à mes pieds

    et l'orvet,
    ce collier
    argenté,
    qui luit
    à l'échancrure
    du sentier.

    Donnez-moi
    un petit coin
    de jardin
    pour offrir
    aux feuilles
    exilées

    de l'été
    la demeure
    intime
    de mon cahier
    et peindre
    par les mots

    la lumière
    ultime
    de la saison,
    les prunes
    ouvertes
    sur l'herbe,

    les taches
    qui naissent
    et doucement
    décomposent
    les corolles
    des roses.

    Donnez-moi
    un petit coin
    de jardin,
    pour que je sois
    le témoin
    de tout

    ce qui vit,
    meurt
    et se transforme,
    un petit pays
    de Poésie
    dans le silence
    du cosmos.

    Géraldine Andrée

    Tous droits réservés

  • Oradour

    Ils sont venus en rangs serrés. Quelques uns sont passés par le jardin, puis sont entrés sans frapper à la porte qui était ouverte parce que c'était un beau jour de juin.
     
    Le chat dormait au soleil sur le bord de la fenêtre. Ils m'ont dit qu'il fallait que je me rende au champ de foire avec les Autres. Je me suis dépêchée d'enfiler mon gilet. En sortant, je leur ai demandé:
    -Je prends la clé ?
    -Pas la peine, vous reviendrez ! m'a dit un militaire avec un fort accent allemand.
     
    J'ai été éblouie par la chaude lumière de la rue. J'ai entendu des clameurs lointaines qui ont déferlé comme une immense houle quand je me suis approchée du champ de foire. Tous les villageois y étaient réunis. J'ai reconnu Madame Petit qui tenait par la main son fils. Je les ai rejoints. Nous nous regardions sans parler.
     
    Ils ont séparé les hommes et les femmes accompagnées de leurs enfants. Ils nous ont poussés avec des mitraillettes qu'ils pointaient dans notre dos.
     
    A ce moment-là, j'ai pensé : 
    j'ai laissé cuire à feu doux la sauce à la menthe qui doit maintenant s'attacher au fond de la casserole brûlante
     
    une aiguille d'argent demeure enfouie avec son long fil gris dans l'encolure d'une vieille veste qui repose sur la chaise
    j'ai prévu de la réparer en début de soirée
     
    il y a peut-être une guêpe sur la corbeille de cerises fraîchement cueillies
    le pot de confiture attend séparé de son couvercle
    le chat bâille sans doute et s'étire dans son rêve
    Odile mon amie du village voisin m'a annoncé sa visite
    j'ai bien peur qu'elle fasse la route à bicyclette pour rien
    elle trouvera la maison ouverte sur son corridor ensoleillé
    que deviendront le cresson les tomates encore roses et les feuilles de laurier
     
    Ils ont tiré près du presbytère sur une femme âgée qui s'est écroulée dans la poussière.
     
    Au milieu de la bousculade et des cris, je suis entrée dans l'église. Une lumière bleue tombait d'un vitrail et il m'a semblé que la statue du Christ debout me regardait profondément dans les yeux.
     
    La pendule continue à osciller dans le salon  c'est un battement tranquille qui allume dans l'ombre des étoiles d'or
     
    Des femmes hurlent qu'ils ont enflammé l'église.
     
    Et pendant ce temps 
    s'enroule autour des arbres
    en tout lieu 
    la soie de la brise
     
    Géraldine Andrée

  • La mauvaise maison

    J'ai rêvé que la mauvaise maison où se vécurent tant de peines
    -Paul décédé après être tombé d'un prunier, Maryse emportée la même année par une fluxion de poitrine, Roseline victime l'année suivante d'une septicémie causée par une fausse couche- redevenait douce et bonne.



    D'abord, le vent se fait le messager d'un chant d'oiseau, puis il ouvre toutes les persiennes et la lumière du jour lave le parquet.
    Les feuilles du lierre entrent par la fenêtre et acquiescent: Mais oui, la saison est belle! La vie est prête pour qu'on lui pardonne!
    Le coeur d'or de l'horloge reprend son battement tranquille.
    Et, puisque c'est l'heure où le soleil se penche vers chacun dans un murmure d'eau fraîche, on dresse la table du goûter.
    Paul accroche sa casquette rayée de rouge à la chaise de bois, y pose la lourde corbeille de reines-claudes rousses.
    Maryse rit à en perdre le souffle et Roseline prépare le lait pour l'enfant refusé de jadis.


    C'est la généreuse maison du temps initial.



    J'ai rêvé que la chance était donnée aux disparus de renaître et de recommencer à vivre une histoire différente.



    J'ai rêvé qu'on ne craignait plus jamais, par superstition, de prononcer leur prénom.


    Géraldine Andrée

  • La soirée m'est familière

    La soirée m'est familière:
    j'ai déjà connu la lumière
    de cette lampe
    qui brille dans la chambre

    et qui allonge
    les ombres
    sur le rideau
    de mousseline blanche;

    j'ai déjà senti
    ces bras
    qui se posent
    sur mes épaules

    et qui se noueraient,
    s'ils le souhaitaient,
    comme une écharpe chaude
    autour de mon cou;

    j'ai déjà entendu
    cette voix
    qui est tienne
    -bien que lointaine,

    et qui rit
    sans joie
    en prononçant
    ces paroles:

    "Il faut
    que tu me pardonnes:
    j'aime quelqu'un
    d'autre."

    Je me rends compte
    en quelques secondes
    que je connais
    ce grand regret,

    cette tristesse profonde
    de ne pas être
    l'Autre,
    et que c'est

    pour une telle
    évidence
    que tu me trompes.
    Et je contemple

    en silence
    la lumière
    de la lampe
    mêlant

    cependant
    nos deux ombres.
    Il est clair
    que cette soirée

    m'est familière
    comme si je l'avais
    à peine
    vécue hier:

    je reconnais
    mon visage d'enfant:
    il ressemble à celui
    de ma peine

    sous le halo d'or
    -fleur qui,
    dans notre chambre,
    luit encore.

    Géraldine Andrée

  • Cet été-là

    Cet été-là,
    l'ombre des mirabelliers était constellée de guêpes: quand on la traversait, il fallait chasser très vite ces lueurs follettes de la main;
    le chien revenait toujours de sa promenade essoufflé; on enlevait un à un les grains de blé collés à son museau;
    le miel de la lumière débordait du temps: pendant que les voix se faisaient graves, on feignait d'en remplir notre cuillère;
    Lise tressait comme des nattes les herbes du jardin, puis volaient en éclats de rire ses mots: "Le jardin est bien coiffé!"

    On fermait les persiennes très tard et, sous la clarté de la lune qui coulait par les interstices, le couvre-lit prenait la couleur de la mer.

    A chaque lendemain, on voyait que l'aube était passée avec sa nue toute cotonneuse et mouillée de rosée,
    et qu'elle avait bien essuyé
    le ciel qui brillait comme un miroir neuf.

    Souviens-toi:
    c'était l'été mille neuf cent trente-neuf.

    Géraldine Andrée

  • Sans titre

    Tu n'es pas là.
    Alors, je te cherche partout:
    dans le salon où le balancier d'or de la pendule bat en cadence;
    dans la cuisine où l'évier luit, tout bleu au petit matin;
    dans la chambre où le silence infuse comme un sachet de lavande;
    dans le couloir où des souliers délacés attendent;
    dans le jardin où le vent laisse traîner son chant.
    Je regarde le grand miroir de la salle de bains, espérant trouver ton visage derrière le mien;
    je soulève un châle, une feuille, un coussin -qui sait si tu n'y aurais pas caché un indice;
    je suis des yeux une bulle de savon: peut-être me mènera-t-elle à ta main...
    De ma fenêtre étoilée de lucioles, j'imagine que tu cherches toi aussi la maison.
    Quel est ce pas? J'ai cru, comme éblouie par un éclat, que c'était toi,
    avant de m'apercevoir que c'est Élise qui revient, le tablier taché, de la remise.
    Tu n'es donc pas là.

    Mais j'ai lu dans un livre d'ésotérisme,
    que tu pouvais être là -entourant mes doigts qui tiennent la plume,
    et là - justement penchée sur ce livre,
    et encore là -le long du fil qui trace sa route sur le tissu, guidé par le chas de l'aiguille.
    Je ne t'entends pas car tu marches le plus doucement possible sur la mousse de mes songes;
    et je ne te vois pas car tu es plus vive qu'une aile.
    Il paraît que ton souffle écarte parfois -comme jadis lorsque tu ôtais la poudre grise de mes dessins- les ombres rôdant autour de ma lampe.
    Je veux bien y croire, ce soir:

    je veux bien croire qu'un de tes gestes familiers m'enveloppe comme la lumière d'une journée d'août;
    et que, si je ne sens pas -hélas!- que tu me touches, c'est parce que tu me traverses tel le ciel passant entre les feuilles;
    que tes messages m'arrivent toujours, même si je ne réussis pas à les lire;
    que tu m'as trouvée bien avant que je ne te cherche.
    Je veux bien croire en ta bonne malice
    qui consiste à ce que tu sois
    ici où je suis assise aujourd'hui,
    et là où je serai demain,
    à la place que la Vie me désignera.

    Tu n'es pas là
    parce que tu es partout à la fois:
    je veux bien le croire.

    Géraldine Andrée

  • La chambre bleue

    Il est, dans la chambre de ma mémoire, une chambre bleue où je dormais pendant les vacances d'été.

    Je savais que je me réveillais dans cette chambre -et que c'était donc le premier jour des vacances- parce que je voyais bouger derrière les rayures claires des persiennes l'ombre des feuilles de la vigne vierge. Et il me semblait que déjà, le temps dansait un peu.

    Au bout du lit, le grand miroir au cadre sculpté me regardait. J'écartais alors les rideaux de l'alcôve, me levais et allais à sa rencontre. Mais j'étais si petite que lorsque je m'arrêtais devant lui, je me sentais observée de très haut. Effrayée, je me dirigeais vers la poignée d'or de la porte que je tournais en me hissant sur la pointe des pieds.

    Sur le seuil de
    la chambre, je me frottais les yeux et appelais Grand-Mère.
    Vers dix heures, une fois le petit déjeuner pris, je retournais m'habiller. La chambre n'était plus la même. Dépouillée de son mystère de nuit, elle irradiait. Je comprenais pourquoi on l'avait appelée "la chambre bleue": 

    Quand les fenêtres étaient ouvertes, deux ciels -celui de la tapisserie et celui du jardin- se rencontraient et mêlaient la danse de leurs bleus dans le ciel du miroir. Je le voyais si bien au moment de plier ma chemise sous l'oreiller! Je me souviens que j'ai maintes fois souri avec délice à l'idée de me perdre dans l'infini de ces bleus promis à l'heure du repos de l'après-midi...

    &&&

    Lorsque je m'allonge le soir
    dans mon lit,
    je tourne la poignée d'or
    de la porte de Mémoire,

    écarte les voiles
    de mon âme,
    me couche dans le lit
    de cette chambre

    et m'y endors
    jusqu'au bout de la nuit,
    jusqu'à ce que me ranime
    le bleu vif

    du jour d'Aujourd'hui.

    Géraldine Andrée