initiation

  • Un chemin en Chine

    J'ai repris le petit chemin de mon ancienne vie en Chine et qui mène je me souviens au Jardin Fleuri

    J'ai senti dans le soleil la fraîcheur des pierres étoilées de gouttes semées dans la nuit par les cimes

    J'ai retrouvé l'écho de mon pas qui m'accompagne ainsi de naissance en naissance

    Je me suis familiarisée avec ma connaissance complète du présent où seuls comptent le rayon et le carillon d'or qui montent dans le matin

    J'ai appris à me fier au nuage ce flâneur au-dessus du temps

    J'ai avancé sans effaroucher les lueurs des ailes sur les premières pivoines

    Et j'ai su combien ma promenade à travers ces lointains instants allume depuis toujours mon propre chant sur le chemin

    J'ai rejoint en esprit
    mon pas
    là-bas
    qui me guide

    secrètement
    aujourd'hui
    en cette vie
    à la porte ouverte

    du Jardin Fleuri

    Géraldine Andrée

  • Les vacances au bord du lac

     J’avais dix-sept ans lorsque ma tante m’invita à passer des vacances chez elle, près d’Annecy. J’étais folle de joie. Je pris l’avion pour aller la rejoindre.

     Malheureusement, il plut souvent et les occupations par temps de pluie -lire, discuter, jouer au tarot- commençaient à me lasser.

    Un soir cependant, la météo annonça qu’il ferait beau pour toute la journée du lendemain. Aussi, fut-il convenu que j’irais au lac avec mes deux cousins qui avaient presque le même âge que moi.

    Le lendemain donc, après le déjeuner, je soulignai mes yeux d’un léger trait de maquillage, enfilai mon maillot de bain bleu, puis une petite robe -bleue elle aussi- dont les bretelles se nouaient derrière mes épaules, enfouis mon roman
    Madame Bovary, sous une serviette de plage emplissant un panier, et rejoignis mes deux cousins qui m’attendaient dans le vestibule et auxquels ma tante multipliait les recommandations:

    -Surtout, baignez-vous ensemble! Soyez prudents et faites attention à votre cousine!

    Précédée de mes deux cousins, je quittai ainsi la maison de ma tante.

    Nous prîmes la grand-route. Il faisait chaud; le soleil brillait sur le goudron qui, en fondant un peu, se collait à nos semelles; il me semblait que le noir de la route s’embrasait. Mes deux cousins marchaient vite; bientôt ils me distancèrent tellement que je renonçai à tout espoir de
    les rattraper.

    Je continuai alors la route seule jusqu’au lac dont je vis avec joie le bleu danser à fleur de ciel.

    Je croyais que mes cousins m’attendaient quelque part sur le rivage. A peine arrivée, je mis mes mains en porte-voix pour les appeler:
    -Eh oh! Oh hé! Vincent! Laurent! Où êtes-vous?

    Nulle réponse.
    Je plaçai ma main droite au-dessus de mes yeux pour les distinguer dans la lumière de l’après-midi:

    Nulle silhouette.

    Je sus, plus tard, bien plus tard, que mes deux cousins voulaient conquérir deux filles et qu’ils avaient poursuivi la route jusqu’au village voisin pour flirter.

    Le rivage était jonché de cailloux: impossible d’y étendre ma serviette. Je trouvai cependant un endroit où un peu d’herbe fraîche se mêlait à la terre. Il me parut doux. Je dépliai ma serviette mais n’ôtai pas ma robe -ainsi seule, je renonçai immédiatement à toute idée de me baigner; je délaçai néanmoins mes sandales et au moment de m’asseoir, je fixai pendant quelques secondes la plante de mes pieds qui était rose, si rose… C’était l’éclat de l’enfance qui n’était pas passée.
    Au moment où j’écris, il me semble que je la vois comme si c‘était hier- cette couleur de l’enfance.

    Les vagues glissaient sous les cailloux. Je ne désirais pas les rejoindre; je ne désirais pas goûter au frisson de leur écume blanche.

    J’ouvris mon livre mais je ne parvins pas à lire. Mon esprit n’était nulle part. J’éprouvais le regret d’une demeure -la maison de ma tante, peut-être, mais aussi n’importe quelle maison car, je le sais à présent, on n’est jamais abandonné dans une maison -il y a toujours une carafe pour étancher la soif, un fruit pour nous distraire de la peine, une flamme pour tromper l’absence, une petite lampe pour nous réchauffer sans nous brûler.

    En plein cœur de l’après-midi, à l’heure où l’eau sonnait au soleil, je décidai donc de rentrer. Je repliai ma serviette, la rangeai avec mon livre dans le panier que j’accrochai à mon épaule, puis laçai mes sandales.

    Pour le retour, je ne pris pas la grand-route: je me résolus à traverser le champ de blés qui menait directement à l’arrière de la maison de ma tante, jusqu’à son enclos couvert de plantes grimpantes.

    Le vent soufflait bien plus fort dans le champ qu’au bord du lac. Les blés dansaient, puis s’inclinaient et se tordaient longuement, s’enchevêtrant les uns aux autres dans une plainte sifflante comme un rire. Leurs épis s’accrochaient à ma robe, fouettaient mes cuisses, piquaient mes jambes. Impossible de faire demi-tour. Il me fallait désormais aller jusqu’au bout. Je traversai ainsi le champ, abandonnant toute idée de résistance, m’offrant à ce souffle qui allait, en me violentant, à la rencontre de mon propre souffle, m’étourdissant de ce gémissement joyeux des blés frappés par l‘air.

    Lorsque j’atteignis la maison de ma tante, je me sentis ivre d’oubli et de fatigue comme si j’avais nagé dans le vent. Je me souviens que j’éternuai beaucoup ce soir-là et que la brûlure des blés retarda mon sommeil.

    Je mentis à ma tante, tête baissée, regardant la nappe à carreaux:
    je lui dis que j’avais bien profité de l’après-midi, que, me sentant fatiguée, j’avais voulu rentrer plus tôt, que mes cousins étaient restés ensemble et qu’ils prenaient encore le soleil au bord du lac, que nous nous étions bien baignés et que non, il n’y avait eu aucun problème.

    Aujourd’hui, quand il m’arrive de parler beaucoup, de rire en société et de m’amuser comme une folle, je sais qu’il est en moi un grand espace où personne ne m’accompagne jamais -un espace brûlant comme un champ de blés- dont les pleurs me consolent des désillusions  de la Vie.

    Géraldine Andrée

    Cahiers autobiographiques
    Tous droits d'auteur réservés

  • TRAVERSEE

    Numériser0010
    Pour toi,

    je deviendrai 

                      Liberté!

    Je franchirai le long frisson des saisons

    et la force pure du vent 

    d'où jaillit la voix téméraire des torrents...

     

    Pour toi, je deviendrai

                                  Musique!

    Je tresserai

    les secrets de tous les murmures

    et les notes de tous les possibles,

    envahie par une vibrante folie !

     

    Pour toi, je deviendrai

                                  Conquête!

    Je gravirai les rêves lunaires de l'attente;

    je découvrirai les merveilles entrelacées des nuits,

    bercée par l'ondulation lente

    d'un clair de ciel...

     

    Pour toi, je deviendrai

                                 Poésie!

    Je célèbrerai la beauté de ma fantaisie,

    offerte comme un fruit

    au temps léger du désir...

     

    Pour toi, je deviendrai

                                 Etoile! 

    Le pourpre de la flamme 

    s'allumera dans la plénitude de mes mains

    et l'obsession de cette brûlure

    m'enivrera sans me consumer...

     

    Pour toi, je deviendrai

                                l'âme de l'Adieu!

    Je ne craindrai pas de quitter

    la quiétude parfumée 

    de mon jardin clos

    pour cheminer sur l'âpre sentier 

    des heures nouvelles...

     

    Pour toi, je deviendrai

                                 Espoir!

    Mon sanglot s'égrènera comme un collier ouvert;

    mon coeur halètera dans le souffle des neiges;

    mes yeux contempleront une douceur muette;

    mes cheveux se dénoueront- algues filantes des soirs de larmes, mèches astrales des espaces...

     

    ...et de cette lancinante traversée du monde,

    de cette lutte opaque avec l'inconnu, 

    jaillira l'or vif d'un météore de bonheur...

     

    ...Ô délicieuse naissance!

    Guérison de ma conscience!

     

    Alors je disparaîtrai

    pour devenir

    la taie soyeuse des songes,

    la sérénité lisse de l'azur,

    la lisière nacrée des aubes,

    les silences qui s'enflamment...

    Tout ce que tu sauras reconnaître!

     

    Je me glisserai comme une caresse

    en ton centre vital!

     

    Oui! Je serai Celle

    qui répondra

    à la quête bleutée 

                             de ton appel!

     Pour toi,

    je deviendrai

    l'énigme tranquille et fidèle

                                   de l'Eternité.