deuil

  • Ta voix dans le répondeur

    Ta voix
    cette fleur
    éclose

    dans le répondeur
    tinte
    joyeusement

    dans ma chambre
    comme une cloche
    du dimanche

    Ta voix
    me donne
    rendez-vous

    sur le parvis
    de la cathédrale
    à l'heure

    où les toits
    de la ville
    deviennent roux

    Ta voix
    me propose
    une soirée

     sous les étoiles
    des foulards
    de musique

    autour
    de mes hanches
    et me suggère

    de mettre ma robe
    de décolleté
    noir

    avec mes escarpins
    dorés
    pour que sonnent

    mes pas
    sur la piste
    de danse

    Ta voix
    me conseille
    de saisir

    vite
    le bonheur
    qui se présente

    A l'instant
    où je l'entends
    je ressens

    de l'empressement
    à ouvrir
    l'armoire

    à sortir
    de la nuit
    de ma mémoire

    cette tenue
    de fête
    Je retrouve

    l'élan
    de vivre
    avec insouciance

    jusqu'à la première
    lueur
    du lendemain

    J'anticipe
    le plaisir
    du petit matin

    de me réveiller
    au contact
    de ses pétales

    J'éprouve
    la nécessité
    d'agir dans l'instant

    pour ne pas perdre
    une mie
    de ce qui m'attend

    Je me vois
    prête
    dans le grand miroir

    Mais ta voix
    cette fleur
    éclose

    dans le répondeur
    est vieille
    de plus

    de trois cent
    soixante-cinq
    soleils

    Ta voix
    ne tinte plus
    pour la même heure

    Il y eut entre
    ces phrases
    d'amour

    qu'elle prononce
    et cet après-midi
    où je l'écoute

    pour me convaincre
    qu'elle existe
    encore

    tant de nuits
    criblées
    d'étoiles

    et tant
    de lendemains
    sans projet

    pour Demain
    Ta voix
    en fleur

    m'invite
    à vivre
    aujourd'hui

    un printemps
    feu
    trop ancien

    Géraldine Andrée

  • Jeanne

    Je revois bien
    les reflets du jour
    dans les mèches grises
    de ton chignon,
    ton tablier blanc,
    tes bas de laine noire,
    tes chaussons fleuris
    qui effleuraient
    le silence du couloir.

    Je revois
    tout cela
    qui n'est plus,
    qui a disparu,
    car tu es devenue
    bien plus
    que la grand-mère
    et l'excellente cuisinière
    quand tu as traversé
    le couloir de lumière.

    Toi,
    ma feue Jeanne,
    tu es la flamme,
    tu es la couleur,
    celle qui bat
    à la fenêtre
    de mon âme
    et qui éclaire
    mes projets
    prêts à naître,

    vivante,
    droite,
    brûlante
    pour toujours,
    c'est ton legs
    en mon coeur,
    ce pouvoir
    de savoir
    que tu es

    le jour
    lui-même
    dont on voit l'or
    sur mon manteau,
    mes collants
    de laine
    et dans mes mèches
    blondes
    encore.

     

    Géraldine Andrée

    Tous droits réservés

  • Feuillets dédiés aux feuilles

    Le jardin

    est un grand

    cahier

    dont les feuilles

    brillent

    quand le vent

    qui humecte

    ses doigts

    de pluie

    les tourne

    vers ta fenêtre

     

    ***

     

    Ô ma Vie

    Fais en sorte

    que je ressemble

    à cette feuille

    qui se détache

    toute

    légère

    de la branche

    et s'offre

    au chant

    du vent 

    qui l'emporte

    sur l'autre

    versant

    de la lumière

     

    ***

     

    Toutes

    ces feuilles

    en mourant

    offrent

    le fil

    infime

    de leur souffle

    au vent

    et lorsqu'elles

    arrivent

    à fleur de sol

    allument

    une étincelle

    ultime

    qui s'accroche

    à nos pas

    de promeneurs

    Quelle

    splendeur

    de vie

    n'est-ce pas

    que leur mort

     

    Géraldine Andrée

  • Le rendez-vous

    J’ai rêvé à l’aube que j’étais au rendez-vous, à ce rendez-vous dont je n’ai pas été informée en réalité, ce rendez-vous ultime où tu allais partir.
     
    Dans mon rêve, j’étais là - à temps. Je revois le couloir jaune de la maison de retraite, éclairé par les néons, même en plein jour. Tu étais allongée sur ce lit blanc ; des tuyaux t’aidaient à respirer ; parfois, un spasme dérangeait ton souffle qui cavalait pendant de longues secondes puis reprenait son rythme avant de s’affoler de nouveau par saccades. Je ne te reconnaissais pas. Ton teint était cireux. Tes yeux regardaient quelque chose que je ne voyais pas. Tu étais presque partie, déjà. Mais j’étais là.
     
    Puis ton visage a changé, comme si l’on m’offrait un autre miroir, et je retrouvais ton visage de toujours, celui que tu as eu toute ta vie, avec ses pommettes rouges et ses yeux en amande. Tu riais, de ton rire habituel de source, et tu me disais :
     
    - Il était temps ! Je ne tenais plus !
     
    Tu as pris ma main que tu as posée sur ton front, encore mouillé de sueur. Par ce geste, j’étais absoute d’une faute commise à mon insu.
     
    Je pouvais être tranquille. Le rendez-vous était honoré. Ce rêve m’avait permis de revenir sur mes pas dans le couloir du temps.
     
    Tu es partie un mardi de juillet à l’aube, à l’heure où les gens se réveillent. 
     
    Dans les livres ésotériques, il est dit que les absents sont parfois plus présents qu’au temps où ils étaient là. Je veux bien y croire. La maladie avait voilé ton regard ; et tu ne voyais plus les feuilles argentées, la tache bleue de l’étang que l’on pouvait contempler de la fenêtre de ta chambre. Tu n’étais plus au rendez-vous de chaque jour.
     
    Maintenant, il paraît que tu peux être là, tout le temps. Même si je ne te vois pas, tu vois, toi, la nappe où fleurit un soleil roux, le tableau d’un jardin où je ne suis jamais allée, accroché au miroir de ma cheminée, la lampe à la corolle de dentelle sous laquelle je lis souvent, la robe que je porte, les reflets de mes cheveux après le bain. Tu sais tout ce que je fais - quand j’écris par exemple ou que je me verse un thé.
     
    Tu es présente mais pour moi, tu demeures l’éternelle absente. Si je voulais prendre rendez-vous avec toi, il faudrait que je passe de l’autre côté et cela, ce n’est pas possible ; j’ai trop de choses à accomplir avant d’honorer mon engagement. Ce n‘est pas l’heure.
     
    En attendant, je suis très en colère contre ces gens qui ne m’ont pas informée que tu étais sur le point de t‘en aller. Mais à quoi bon ? Peut-être que cela n’a aujourd’hui plus aucune importance car tu as, je pense, la faculté d’être au rendez-vous de chaque instant de ma vie 
    - il suffit que je t’appelle en silence-, 
    même si on me dit : 
    « C’est trop tard. Elle est partie. » 
     
     
    Géraldine Andrée

  • Le rire de J.

    Ta particularité était de rire ;
    de rire de rien ;
    de rire de tout ;
    de rire
    de tous ces petits riens

    qui font le grand Tout.

    Tu riais de situations qui n'étaient pas forcément plaisantes en soi :
    un bas mal raccommodé,
    un peu de sauce qui tachait par mégarde le gilet,
    une coiffure pas toujours réussie,
    un reproche.

    Ton rire avait la légèreté d'une aile ou d'une feuille dans l'air du printemps.
    Et il rebondissait comme un caillou sur l'eau sautillante.

    Tu riais de ce qui ne faisait pas forcément rire car tu avais compris que la vie était un jeu d'enfant, un-jeu-pas-à-prendre-au-sérieux.

    Je pense aujourd'hui que tu as suivi le rire des anges qui se jette à l'embouchure bleue,

    que tu as compris et appliqué la leçon très sérieuse de la Vie :

    faire jaillir
    l'instant
    d'un rire
    et le rire
    d'un instant.

    Géraldine Andrée

  • Une ode pour Odette

    Alors que je songe, debout à l'aube,
    devant ma fenêtre:
    -Encore un jour où Odette est absente!

    une voix me chuchote en silence:
    -Et si tu chantais une odelette pour Odette?
    Une petite ode en cette aube aigrelette?

    Et voici que tombent quelques notes, 
    quelques gouttes qui tremblent
    sur les cordes grêles de ma voix...

    Je me demande si, du Très Haut où elle est,
    Odette peut vraiment m'entendre...
    Mais qu'importe!

    Je chante en élève médiocre 
    mon odelette
    par la fenêtre de la chambre...

    Et j'en suis fière,
    car je pense qu'elle n'est pas si petite,
    mon odelette pour Odette:

    elle prend sa revanche
    en se mesurant patiemment
    aux murmures du jour qui se lève...

    Et le vent porte enfin
    vers les feuilles du jardin
    cette ode dédiée à Odette.

    Si le nom de l'Absente
    se confond presque
    avec le nom d'une chanson,

    Tout le Monde
    écoute 
    sa présence;

    voici
    ce qu'à l'envi 
    je me répète

    avant de disparaître 
    de la fenêtre
    pour vivre

    ce jour d'aujourd'hui,
    en sanglotant moins
    -peut-être...

    Géraldine Andrée

  • Il y a

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    le silence de la lettre lue sous la lampe
    le silence de la porte cochère où s'arrêtent les pas
    le silence du drap blanc déployé
    le silence de la lueur qui bat au chevet de la rencontre
    le silence d'une nuit que souffles et sueurs étoilent
    le silence du corps offert à l'aube comme un sacrifice
    le silence du fruit qui coule sur les doigts
    le silence de la bouche bue derrière les feuilles
    le silence d'une fenêtre qui attend
    le silence d'un pétale détaché
    le silence de l'enveloppe béante
    le silence de la nouvelle au-delà des mots
    le silence de l'oubli
    le silence de ce silence où tu rêves de t'endormir pour longtemps
    et puis le silence où tu découvres
    que la Vie continue malgré la vie
    Ce beau silence blanc du point du jour

    Signe que tout recommence

    Géraldine Andrée

    Image: Pablo Picasso; Projet d'affiche pour le film "Le Chant des fleurs" 1955

  • Le rêve d'un rêve

    Je rêve que je me réveille contre ta peau blanche étoilée de grains de beauté
    Et tout cela me paraît si vrai si beau si clair au moment de cette découverte
    que je pense avoir rêvé ton absence
    qu'en vérité tu ne m'as jamais quittée
    que c'est moi qui ai été absente à un moment de notre histoire

    Et lorsque je me réveille
    je crois que je rêve encore que les étoiles s'effacent 
    dans le blanc glacial de l'aurore
    qui emplit la chambre 
    qu'en vérité je ne suis pas seule
    que ton absence n'est qu'un voile qui cache ta présence

    et que si je le soulève
    je me réveillerai délivrée 
    de ce mauvais rêve

    Geraldine 

  • La chaise lorraine

    Voici debout dans l'ombre
    la chaise lorraine
    dont la paille grisonne
    tant le temps a passé

    Le bois gémit parfois
    comme une personne
    tourmentée en son sommeil
    car la chaise rêve

    à tous ces convives
    qui se sont assis
    dans l'ombre douce
    des jours de jadis

    et qui ont franchi
    depuis longtemps
    le seuil d'une autre pièce
    Jean Marie Gilles Elise

    La chaise songe alors
    qu'elle demeurera seule
    jusqu'à ce que cesse
    le sommeil

    et que d'autres âmes
    reprennent
    chacune leur tour
    la conversation du Jour

    Geraldine  

  • Les chemins de pluie

    Tu t'ennuies bien sûr
    par les chemins de pluie
    Le gris est dans l'eau
    L'eau est dans le gris

    Là se penche
    une branche
    à demi brisée
    Ici un pétale s'est noyé

    Tu oses à peine
    avancer
    de peur de mouiller
    davantage tes chaussures

    Tu te dis que la promenade
    sera très courte
    Et tu te sens aussi
    chagrin que la pluie

    Et pourtant
    tu entends souvent
    un chant d'oiseau
    qui s'égoutte

    doucement
    sur une feuille
    toute
    tremblante

    Ecoute Ô
    mon ami cette
    Vie qui chante
    dans le deuil

     Et va ta route  
    va  ta vie
    chemine
    jusqu'au bout

    de ton chemin de pluie

    Geraldine