Petit essai poétique

  • Les trésors de Mésopotamie

    Des trésors que j'ai découverts en Mésopotamie et aujourd'hui détruits, il ne reste qu'un cahier d'écolier bleu.
    Des trésors de Mésopotamie qui s'offrirent à mes yeux, je fis des poèmes que personne n'a jamais lus.

    Aujourd'hui, les trésors de Mésopotamie sont livrés à la mitraille, aux crachats, à la hache.
    Des myriades de cailloux supplémentaires étoilent le désert.
    J'ignorais alors que je contemplais une éternité qui s'achevait.
    Des trésors de Mésopotamie, il ne reste qu'un humble cahier de poésies que je trouve maladroites aujourd'hui et qui me démentiront lorsque, plus tard, je croirai avoir rêvé cette beauté qui se dressait du haut de ses jambes de pierre, dans le grand soleil de l'aube précoce.

    Géraldine Andrée
    Le journal de mes songes 11 

  • Les petites filles modèles 1

    Quand j'étais enfant, Sophie me faisait peur. Je ne voulais certainement pas lui ressembler. Il me paraissait, en effet, qu'elle seule était la cause de ses malheurs par ce qu'elle était fondamentalement: une petite fille désobéissante.

    Je préférais de beaucoup Camille et Madeleine. Elles me rassuraient: si je m'appliquais de toutes mes forces à les imiter, aucun mal ne m'arriverait. La preuve: elles étaient justes, calmes et bonnes; elles faisaient tout ce que leur mère leur disait; comment la Vie pouvait-elle avoir une raison d'être cruelle envers Camille et Madeleine qui étaient si raisonnables?


    Puis le temps a passé. J'ai vécu mes propres aventures, très loin de celles de Sophie, Camille et Madeleine. Mais le modèle des deux petites filles était inscrit en moi. Et j'ai découvert que la Vie pouvait être cruelle, même -et surtout- si j'avais été raisonnable. J'ai appris, à mes dépens, que le comportement de ces deux sages fillettes n'était pas si louable que cela: qu'à toujours approuver des règles rigides, elles manquaient singulièrement de compassion pour la "différence" de Sophie et que jamais elles ne se ralliaient à leur amie. Elles pouvaient être très mauvaises, elles aussi, et d'un mal pire encore que celui dit scandaleux de la désobéissance: il s'agit du mal quotidien de la servilité aimable qui a réduit au mutisme tant de générations de femmes.


    Peu à peu, j'ai renoué avec la sagesse de Sophie qui consiste à suivre le mouvement naturel d'une douce folie. Quand il m'arrive de dire non à des exigences immorales cachées derrière des normes, c'est Sophia qui voit clair et se rebelle. Quand je me sens libre d'agir pour moi-même en dépit du regard désapprobateur de certains, c'est Sophia qui me donne l'élan de son courage. Quand je quitte une assemblée où les discours ne m'apportent rien, quand je marche dans la rosée du matin, délivrée de la peur d'être punie par un rhume, quand je mange ma glace si longtemps que celle-ci fond, dégouline et tache ma robe, j'entends Sophia rire depuis son jardin.


    J'ai désavoué Camille et Madeleine.


    Et lorsque je trouve parfois que la Liberté est difficile à vivre, j'imagine que je prends la turbulente Sophie par la main et que l'on court très loin,

    si loin que l'espace connu qui nous sépare de la Maison est irrattrapable et que l'on découvre un autre espace:
    celui qui s'étend, infini, de l'autre côté de la ligne d'horizon.

    Géraldine Andrée

  • Le puits

    Il est, dans mon immeuble, un puits caché découvert par hasard dans la cave lors d'un problème que posait un compteur d'eau.
    Il fait très noir dans cette cave et, en jouant à promener notre lampe torche, nous découvrîmes le puits, tout au fond, loin des compteurs: nous nous approchâmes prudemment, guidés par la lampe dont la lumière ne parvint pas cependant à évincer toutes les ombres et nous sentîmes, en nous penchant un peu sur les côtés, le froid humide de sa gueule béante. Nous reculâmes alors et verrouillâmes avec hâte la porte de la cave sur le secret du puits, rendant la nuit à la Nuit.

    Ce puits fournissait de l'eau à tous les habitants de l'immeuble lors des temps anciens.

    Quand les seaux ont-ils tinté pour la dernière fois? Quand les voix se sont-elles fait écho -juste avant l'irrémédiable silence- dans ce gouffre qu'aucune clarté ne sonde? Quand les pas ultimes ont-ils descendu puis remonté l'escalier de la cave? Quel fut le jour précis où l'on cessa de puiser l'eau pour les lendemains?
    A cette heure, le fond du puits doit être couvert de mousses, de boue, de toiles d'araignées et d'insectes. Gargouille-t-il encore? Il s'est peut-être bel et bien tari.

    J'ai examiné attentivement le plan de l'immeuble: le puits est placé directement sous ma chambre.

    Quand je souffre d'insomnie, je me demande quel bruit fait la longue nuit du puits. Peut-on appeler ce bruit du silence? Un silence qui fait écho au silence? Des râles hantent-ils cette gorge? Y a-t-il des remous comme si le puits tentait de déglutir un peu d'eau inutile?
    Je ne sais et, sans trouver de réponse, je m'endors finalement en songeant que le silence du puits est semblable à la rumeur de mon sang que j'entends passer dans ma gorge, lorsque je tourne la tête sur l'un des côtés de l'oreiller.

    Dans le silence de la nuit où je me sens seule parfois avec le mystère de ce que je suis, j'essaie de puiser pour mes forces de Demain

    l'incessant murmure du temps.

    Géraldine Andrée
     

  • Le temps

    Le temps, je ne le compte pas en secondes, minutes, heures, jours, semaines, mois, années.
    Le temps, pour moi, c'est
    cette tache rousse qui apparaît sur la chair dorée d'un fruit,
    cette ride à fleur d'eau quand le doigt danse,
    ce pas dans le sable que la main du vent efface en écrivant,
    la lecture page après page sous la lampe,
    les notes des gouttes dans le bassin du jardin,
    l'huile que le flacon répand puis la paume sur la peau,
    le baiser qui suit le souffle,
    la phrase qui s'approche de son propre silence,
    le mot déjà prononcé alors que le coeur l'attend encore,
    l'encre qui sèche au soleil: la lettre pourra être envoyée!
    Le temps, pour moi, c'est l'instant
    toujours mourant,
    toujours vivant,
    toujours à lui-même
    se succédant.

    Géraldine Andrée

  • Naufrage terrestre (fin)

    Épilogue

    Je me suis acheté des fruits et des légumes frais chez l'épicier Mounir, qui ferme toujours très tard.

    Je me suis fait couler un bain où j'ai dilué trois gouttes d'huile essentielle de lavande et quatre gouttes d'huile essentielle d'aubépine.

    J'ai écouté le morceau 14 de Zen Music, Night Peace, composé et arrangé par Nicolas Dri.

    J'ai siroté une infusion à la camomille et à la verveine sucrée d'un peu de miel et où dansait, à côté du sachet, un quart de citron.

    J'étais ravie de retrouver ma bibliothèque de bois, mon cahier de chevet et les poèmes d'Anna de Noailles, qui me promettait sans me trahir, des jardins, des jets d'eau, des rires dans les herbes et d'innombrables enfances. Il suffit seulement que je sois bien reposée pour sentir se déposer sur mon âme la rosée de ses mots.

    Si je m'étais obstinée à aller jusqu'au bout de l'impossible, voici ce que j'aurais vécu:

    Après sept heures d'attente en Gare de Marne-la-Vallée Chessy, le TGV aurait enfin redémarré pour rouler jusqu'à Montauban où, après deux heures d'attente encore, un bus cahotant nous aurait conduits jusqu'à la gare de Bordeaux, à 2 heures du matin:

    là, deux possibilités, dans l'attente de l'aube:

    soit dormir dans un TGV sale, sentant l'urine et aux fauteuils usés, que la SNCF aurait gracieusement mis à notre disposition,

    soit dormir allongée sur un banc de plastique dans le hall de la gare de Bordeaux-Saint-Jean, la main gauche serrant la poignée de ma valise, le bras droit serrant mon sac à main contre l'une de mes omoplates et un pan de ma robe serré entre mes jambes -car, croyant que le voyage serait aisé, j'avais revêtu au matin une petite robe fleurie.

    Pour m'occuper pendant le voyage à Montauban en bus, j'aurais patiemment appris à nouer les tresses d'un scoubidou que la SNCF aurait généreusement offert à chacun de ses voyageurs pour conjurer l'ennui.

    Je me serais ravitaillée, bien sûr, à 23 heures 30: j'aurais mangé trois biscuits Gerblé et bu un petit pack de jus d'orange dont la SNCF nous aurait fait don avec largesse.

    Au lieu de cela, dans mon bain parfumé, j'ai cherché deux ou trois devises pour résumer mon aventure:

    "Un échec timide est plus noble qu'un succès insolent"; (Ce n'est pas de moi, mais de Khalil Gibran; aphorisme extrait du recueil Le sable et l'écume).

    "Toi le voyageur! Vers où marches-tu, vers où? Où que tu ailles, tu resteras assis en ton coeur." (Vers de Rûmi).

    "Il n'est pas d'échecs, mais des expériences" (Louise Hay)

    Et ma devise:

    "On retourne toujours d'où l'on vient".

    Au moment de m'endormir, des vagues de visages inconnus, de voix, de sons, de situations affluaient vers moi. Je me suis abandonnée: j'ai accepté de sombrer, de me laisser emporter par le délicieux naufrage du sommeil car je sais que, quelles que soient les multiples péripéties oniriques que l'on vit, le sommeil nous conduit toujours au Lendemain.

    Même si l'on retourne d'où l'on vient,

    on va vers Demain.


    Ce récit raconte des faits réels.
    Toute ressemblance avec des situations ou des personnages de fiction serait fortuite et involontaireInnocent.

    Géraldine Andrée

  • Anges

    Il est des anges qui se brisent les ailes contre le pouvoir, le paraître, l'ambition, la possession.
    On les rencontre beaucoup, à notre époque, échoués dans ces regards qui ne voient plus le ciel.
    Mais il est des anges veilleurs d'encres et de silences,
    protecteurs des oiseaux qui traversent le monde et des frêles plantes qui poussent,
    messagers des astres éteints et du chant lointain des sources,
    gardiens des pensées secrètes et des chambres douces.
    Ces anges volent jusqu'à nous par les poèmes que nous lisons -même sans grande conviction.
    Lorsque nous sommes profondément seuls,
    il nous suffit, pour les rencontrer, d'allumer une lampe au-dessus d'un recueil de poésies -le fait que le poète soit mineur n'a aucune importance pour le coeur-;
    et si nous nous sentons soudain légers, libres, purifiés, presque guéris,
    c'est le signe
    qu'un de leur souffle
    nous touche
    dans la nuit.

    Géraldine Andrée

  • Etoiles

     inspiration, partage, quete, deouverte, liberte, universalite

    Apollinaire (dont le nom vient d'Apollon, dieu de la Lumière et de la Beauté) écrivait:
    "Il faut rallumer les étoiles."

    Et il est vrai que les étoiles, on ne les voit plus désormais, tant elles sont voilées par les fumées des industries en pleine expansion et par la pollution.

    Les yeux d'or du ciel ne nous regardent plus car nous les avons rendus aveugles.

    Par conséquent, nous nous aveuglons aussi car nous avons pris l'habitude, en levant la tête, de n'apercevoir qu'une voûte obscure et nous croyons qu'il en a toujours été ainsi.

    En ce soir de feux d'artifice, -rouges, orange, verts, bleus-,
    je rêve de n'avoir pour couverture qu'un vaste ciel piqueté de taches rousses;
    je rêve que des myriades de prunelles lointaines veillent mon sommeil depuis leurs millénaires révolus;
    et que je les entende me dire en silence:

    Qu'importe que Demain soit un nouveau jour!
    Nous, nous durons toujours.

    Oui, je rêve du luxe de ces étoiles alors que je suis allongée sur la terre humide d'un soir de juillet.
    Si nous oublions les étoiles, nous nous coupons de nos racines célestes.

    Alors, il est grand temps de "rallumer les étoiles" et de réapprendre chaque nuit
    Tout ce que nous avons oublié.

    Géraldine Andrée
    Image: Vincent Van Gogh; Nuit étoilée