Itinéraire historique

  • Mon nouveau-né

    Je vous présente mon roman Le Grand Retour qui vient juste de paraître chez Edilivre.

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    Un récit de vie, en vérité, sur la période de mes vingt ans.

    Sur une histoire d’amour qui a noué les fils de ma destinée pendant vingt autres années.

    Une écriture sobre, sensorielle, sensuelle, envoûtante… constellée de silences comme la partition d’une musique.

    Un cheminement intime qui mène de l’énigme à la connaissance de soi.

    Des mots tracés dans la chair pour que l’âme soit touchée.

    Une histoire personnelle qui parle aussi de vous car chaque expérience individuelle a une dimension universelle et les mots d’ici sont reliés au étoiles.

    Mon encre pendant ces deux années d’écriture s’est mêlée à la nuit avant de briller dans la jeune lumière de l’aurore.

    Bientôt, une interview de moi.

     

    ***

     

    On ne sait pas pourquoi on vit des heures si difficiles…

    Des heures qui constituent en vérité une seule et longue saison hivernale…

    Les rosiers refleurissent, les feuilles du lierre bourdonnent, les chatons naissent, les robes grandissent sur les corps des jeunes filles, la brise déroule l’écharpe de son chant de soie sur les sentiers et malgré Tout on demeure, soi, en hiver.

    Ce fut mon cas. J’avais vingt printemps. J’éclatais de rire très souvent. Je faisais confiance à la Vie. Et un homme est entré dans ma jeune vie, justement. Un homme dont je suis tombée amoureuse et qui m’a entraînée pendant cinq années dans une relation toxique qui a bien failli me perdre à jamais. Un homme dont j’ai dû me détacher dans la violence. Un homme qui a prédestiné la suite de mon existence sans que j’en aie conscience.

    Ce si long hiver m’a semblé absurde, insensé.
    Pourquoi ?

    Et puis, voilà , vingt ans plus tard, par un beau matin de printemps, j’ai commencé à écrire mon récit. On était aux alentours de Pâques 2014. J’avais acheté un cahier de moleskine noire. La lumière blonde tombait sur les pages finement quadrillées. J’écrivais mon histoire à l’encre bleue puis je la tapais patiemment à l’ordinateur.
    Huit saisons ont traversé l’écriture. J’ai connu deux floraisons de roses, deux fois le bleu majorquin, le retour à deux reprises des jours de givre, deux fois aussi le crissement des feuilles rousses sous mes souliers. Toutes les feuilles rousses sont soeurs, quel que soit l’automne.

    J’interrompais mon récit puis le reprenais, patiemment. J’en ai mesuré le souffle pendant deux ans. L’écriture allait son rythme. L’écriture coulait de moi. Elle allait de Soi, finalement.

    Lorsqu’on atteindra la fin de l’automne, qu’on entrera dans le long hiver 2016, mon récit autobiographique sera publié sous le titre Le Grand Retour.
    A moi-même définitivement rendue. Chez moi revenue. Il faut bien souligner cette victoire.
    De mon échec, j’ai fait une oeuvre.

    Ainsi, tout a un sens.

    Les saisons perdues ne le sont pas en réalité. Elles sont même reconquises grâce aux mots, aux couleurs, aux notes et deviennent notre éclatante résilience pour toute la suite de l’histoire de notre vie qui nous est offerte.

    Géraldine Andrée
    Autour de l’oeuvre

  • La chambre nouvelle

    La porte est ouverte.

    Son coeur déborde d'un tel contentement que la cascade d'un rire jaillit de ses lèvres.

    La chambre est fort simple en vérité : un fauteuil près de la fenêtre, un lit avec son édredon rouge, une table ronde, une chaise de bois, un vaste miroir en pied et le trésor de la terrasse enveloppé dans les rubans d'or d'une fin d'après-midi d'été.

    De quoi rêver, se reposer, écrire, méditer, s'allonger dans une petite éternité...

    Vite ! Ouvrir la valise ! Elle a tout le temps désormais et pourtant, elle se hâte d'accrocher ses robes aux cintres noirs de l'armoire coulissante. Elle dispose en éventail dans le verre son dentifrice, sa brosse à dents, ses crayons de maquillage... Elle sourit car elle ne croit pas en avoir réellement besoin. Pourquoi mettre du bleu sur ses yeux pour se baigner dans les deux bleus - celui du bord de la plage qui l'emmènera vers celui des criques lointaines?
    Elle va être bien, ici.

    Même si elle ne reste qu'une brève semaine dans la chambre nouvelle, elle souhaite en faire sa demeure.

    Dans ce vase, elle mettra un bouquet de fleurs. Sur ce napperon, elle posera les fruits tout frais du marché. Sur la table, elle ouvre son petit carnet d'abondance et le Journal intime. Il faut que la page soit prête pour la première émotion à naître.

    Il lui tarde de se délivrer de la poussière et de la fatigue du voyage.
    Elle est déjà dans la salle de bains aux carreaux de faïence.
    Un terme ailé lui vient de son désir inné d'Orient : "lapis-lazuli". Les syllabes courent sur sa langue à la vitesse du vif-argent. A nouveau, elle renverse la tête et elle rit.

    La douche l'inonde de son chant. Elle ferme les yeux et imagine toutes ces notes d'eau qui tremblent sur sa peau.

    Elle revient, encore mouillée, dans la chambre.

    Devant le miroir en pied, elle s'arrête. Son corps est tout blanc. Elle le découvre comme une page neuve bien qu'il lui soit familier depuis quarante ans : sur son ventre, des grains de beauté disséminés, de la couleur des grains de blé.
    A l'aine, les lèvres épaisses et charnues d'une cicatrice, le souvenir d'une chute de cheval dans la ferme de sa Grand-mère. Le cheval s'appelait Tremblecour. Il ne se laissait pas facilement dompter - comme elle.
    Puis, ces fleurs roses au bout des seins, écloses en toute saison et qui se dressent sous la chaleur, le froid, à l'approche des doigts...

    A sa gorge, le mystère de la tache de naissance violette - réminiscence de sa fin de vie brutale de révolutionnaire, il y a de cela deux cents ans, et qui lui fut révélée au cours d'une séance d'hypnose.

    Cette vie d'aujourd'hui lui est bien utile : elle l'aide à comprendre qu'elle ne peut rien changer au monde qui tourne. En revanche, elle peut se changer elle-même - ou plutôt, son regard sur elle-même. Et en ce moment, elle se trouve parfaite dans ses imperfections qui font qu'elle est ELLE. Plus besoin de passer par la mort pour comprendre cette évidence.
    Nul besoin de défi pour exister.

    Elle se demande comment elle va s'habiller pour le dîner. Certaines femmes se présenteront peut-être avec des robes de soirée noires à paillettes. Elle n'a pas envie de cela.

    Elle se vêtira de sa robe de flanelle blanche à bretelles et relèvera ses cheveux auburn avec son peigne d'ivoire. On verra davantage sa tache de naissance qu'elle appelait les jours de cafard "la honte violette" ou "La Laide". Et alors ? Dans la chambre nouvelle, elle la voit comme la marque de son incarnation, le signe qui témoigne qu'elle est bien vivante.

    Elle l'accepte.
    Elle s'accepte.

    Son corps sied à son âme et son âme sied à son corps puisque dans l'immense nuit secrète, avant d'apparaître à la première lueur, elle s'est choisie comme cela : yeux bleus, visage rond, petite, seins frêles, taille cambrée et cette tache au cou, cet astre indigo qui lui rappelle qu'elle fut tant d'autres "Elles-mêmes" !

    Enfin, elle se présente,
    ici et maintenant,
    dans le présent
    contingent

    de cette chambre nouvelle
    au bord de la mer,
    face à ELLE,
    toute simple

    dans son absolue Vérité.

     

    Géraldine Andrée

    Journal de la Lumière

  • Le chemin invisible

    Nous suivons tous un chemin invisible
    qui nous mène vers Demain.

    Nous avançons en tenant par la main,
    nos parents, nos enfants, nos petits-enfants.

    Nous avançons, en écrivant, en cuisinant,
    en cueillant des fleurs, en arrosant le jardin.

    Nous avançons, même immobiles,
    les yeux fermés, dans la lumière.

    Nous vivons tous,
    parce qu'il faut vivre,

    se dit-on,
    en suivant ce chemin invisible

    qui nous mène vers Demain
    dont on espère toujours

    qu'il sera fidèle
    au rêve ultime

    qu'on berce
    dans notre coeur.

    Nous allons plus loin
    chaque jour

    jusqu'à ce qu'on découvre
    que la destination

    de notre chemin invisible
    est un éternel

    Aujourd'hui
    et que notre seule destinée

    est de vivre,
    un pas à la fois,

    vers cet instant
    qui est là.

     

    Géraldine Andrée

  • Les retrouvailles

    Je dînais dans la cuisine de la maison disparue avec les amis de Jadis :
    il y avait là un moine, une jeune fille en robe médiévale.
    Nous ne parlions pas mais nous nous comprenions.
    Le soleil baignait le silence qui allait de Soi.
    On entendait seulement crépiter le pain coupé, chanter l'éclat vermeil du vin versé et, si nous prêtions l'oreille, danser dans sa robe de soie la brise qui se glissait comme une enfant espiègle par la fenêtre ouverte.
    Nous nous en irions, après le dîner, nous promener par les sentiers qui serpentent la colline d'Amance, main dans la main. Nous marcherions jusqu'à atteindre la corolle bleue, là, accrochée à l'encolure de la colline.
    L'on retrouve toujours, je crois, les âmes soeurs d'autrefois, même dans un rêve qui se dissipera ensuite comme un souffle sur l'eau de la mémoire.
    J'étais avec eux et mon ancien Moi, au coeur de la cuisine blonde de la maison disparue. 
    Nous étions ensemble, bien en Vie, après toutes ces vies où nous avions dû mourir et renaître.

    Géraldine Andrée

  • Le bon endroit

    Quand elle tourna la clé dorée dans la serrure et qu'elle ouvrit la porte, elle sut qu'elle était au bon endroit et que cela avait valu la peine de faire autant d'heures de route.

    La chambre était petite et simple : un lit et son édredon fleuri, une armoire et son miroir, une table ronde et sa lampe, un fauteuil et l'intuition des songes futurs.

    La porte-fenêtre, déjà ouverte, semblait l'attendre depuis le matin pour lui montrer le jardin vu de la terrasse et là, juste derrière les pins, le pouls de la mer.

    Assurément, elle serait bien.

    Elle se dépêcha d'ouvrir sa valise et, sans rien ranger, sans rien disposer, d'extirper son maillot de bain.
    Elle ôta sa robe de voyage et noua les rubans du maillot derrière son cou.
    Elle ne prit pas la peine de se regarder dans le miroir. A quoi bon ? Elle savait qui elle était et n'avait plus envie de plaire à personne.

    Elle avança ensuite très lentement vers la terrasse, pour savourer cet instant où elle rejoignait le paysage.

    Elle voulait prendre aussi le temps de voir le soleil baigner ses pieds, puis ses cuisses, son ventre et ses seins.
    En se souriant à elle-même, elle s'allongea sur le tissu rayé du transat.

    Elle se promit de vivre chaque jour d'instant en instant - pour le fruit qu'elle mordrait tout à l'heure au coeur, pour la première brasse qu'elle ferait dans la mer, pour les grains de sable qu'elle décollerait de la plante de ses pieds sur le seuil, pour la corolle éclose de ses mains qu'elle lèverait vers la lame blanche de la lune, avant que ne vienne la marée haute du sommeil.

    Toute cette semaine était à ELLE ! Une somme de sept jours plus inestimable que n'importe quelle richesse.

    Là, c'est sûr, elle oublierait l'amant qui l'avait tant fait souffrir et qu'elle n'aimait plus mais dont le souvenir la hantait sous la forme d'une culpabilité aiguë.

    Et pour s'apprivoiser à nouveau dans ce corps qui ne dépendait plus du regard de l'autre, elle compta ses grains de beauté. Un instant par grain. Elle estima le nombre qu'elle avait dans le dos qu'elle additionna à ceux qui étoilaient son ventre, sa poitrine, ses hanches. Toute sa peau était une nuit claire.

    Puis, elle passa sa main avec délectation dans ses bourrelets. Collines, vallées, virages et détours. Tout son corps était un paysage de promenade.
    Vraiment, nul besoin de miroir.

    Elle se regardait avec la paume de sa main. Et elle se plaisait, oui.
    Elle se trouvait parfaite dans son imperfection.

    Enfin, la mer l'envelopperait telle qu'elle était :
    constellée de grains de beauté,
    avec ses bourrelets,
    son passé de mal aimée,
    son histoire avortée.
    Chaque vague viendrait de l'infini pour la rencontrer,
    sur cette surface du monde,
    au bon endroit.

    Géraldine Andrée

  • Au revoir

    Quand j'avais vingt ans, 
    je disais au revoir à toutes les choses que je quittais :

    au revoir, chambre d'amour ;
    au revoir, jardin éclos du Poitou ;
    au revoir, escalier de pierre grise ;
    au revoir, fontaine aux mille éclats de rire du Petit Lucé ;
    au revoir, plage offerte aux vagues fraîches ;
    au revoir, poutres où se nichent les hirondelles ;
    au revoir, livre de poèmes que je dois rendre à la bibliothèque ;
    au revoir, rue ensoleillée de la ville de vacances ;
    au revoir, arbre qui pleure sa résine ;
    au revoir, garage de mon grand-père ;
    au revoir, vitrail de la cathédrale ;
    au revoir, lilas blanc tourné vers la fenêtre ;
    au revoir, banc sous les vignes ;
    au revoir, sentier où la chatte revient de promenade ;
    au revoir, fauteuil profond pour les longs hivers ;
    au revoir, bougies rouges des Noëls de joie.

    J'étais toujours de bonne foi
    quand je disais au revoir.
    Je faisais signe de la main aux choses
    pour qu'elles demeurent dans ma mémoire.

    Et la Vie
    m'emmenait
    vers d'autres choses
    auxquelles je disais toujours
    avec la même bonne foi 
    au revoir
    mais que je ne revoyais pas.

    Géraldine Andrée

  • Je me souviens

    decouverte, quete, reve, liberte, resilience, identite

    Je me souviens d'une vie
    où j'empruntais un chemin caché parmi les feuilles
    qui me menait loin, 
    toujours plus loin.

    Je me souviens, oui, 
    de mon destin tracé par ce chemin alerte
    qui allait gaiement dans la lumière verte.
    C'est peut-être

    pour cela 
    que j'écris 
    en cette vie 
    d'aujourd'hui...

     

    Géraldine Andrée

  • Le numéro de téléphone

    J'ai retrouvé dans la poche d'une veste de l'ancienne saison
    le numéro de téléphone de La Maison.

     

    Zéro trois, quatre-vingt-deux, trente-quatre, dix, cinquante-deux.
    Il suffirait peut-être que je le compose

     

    pour que je retrouve la haie de roses,
    la véranda blonde des dimanches,

     

    les dalles fraîches sous mon pied nu à l'aube,
    la chatte qui se roulait dans l'herbe,

     

    et les livres de la Bibliothèque verte,
    et le bon temps qui s'attarde

     

    dans le bleu des vacances
    jusqu'au mois de septembre...

     

    Zéro trois, quatre-vingt-deux, trente-quatre, dix, cinquante-deux.
    Nous étions deux, nous étions quatre

     

    à rire, à pleurer, à vivre.
    Dix chiffres

     

    qui restent
    dans la poche d'une vieille veste,

     

    inscrits d'une main malhabile
    à l'encre noire

     

    sur du papier blanc jadis
    pour appeler une maison disparue,

     

    pour rappeler à Soi
    La Demeure qui n'est plus.

     

    Géraldine Andrée

  • Les cent choses que j'aime

    J'aime

     

    les arbres en fleur
    le chat noir qui dort sur la fenêtre en face
    le thé chaud à la cannelle
    l'odeur des oranges le matin
    la musique classique pendant la lecture
    le jus vermeil de la grenade
    les parfums des jardins mouillés
    l'encre bleue sur la page commencée
    le carillon de huit heures que je confonds avec un rêve
    l'étoile du Nord par le vasistas

     

    la constellation de la rosée sur les lilas
    le sucre roux que l'on saupoudre sur les crêpes de la Chandeleur
    le crissement des feuilles mortes sous les bottes
    le cornet gras de chouquettes entre les doigts avant le film
    la noix qui s'ouvre en craquant
    la pluie qui tombe dans la nuit
    la brume qui se lève prometteuse du bleu des cimes
    l'eau dans les paumes jointes un après-midi d'août en Andalousie
    le murmure de la fontaine derrière les arbres
    la couronne d'un soleil crépusculaire sur une croix dressée au bord d'un chemin flamand

     

    la théière chinoise de ma tante aujourd'hui décédée
    le givre sur lequel l'ongle peut écrire
    les parfums de la roseraie au tout début de juin
    une cuillerée de miel les jours de toux
    les yeux de l'animal sauvage qui fixent l'âme à travers les feuilles
    le rire du rideau de perles quand Julia paraît pour servir le client dans son épicerie sicilienne
    la voix de Julia qui éclate en mille étincelles sonores alors que l'on boit une courte tasse de son café fort
    la vague qu'un tremblement de l'azur annonce
    la lumière de cinq heures qui vacille doucement dans un canal de Bruges
    les pétales d'or du maïs grillé sur les braseros les soirs d'été au bord de la Mer Noire

     

    les prunes un peu ouvertes dans l'herbe
    au bout du doigt, la confiture encore chaude de reines-claudes
    l'île d'or de la lampe sur mon livre
    l'éclair bleu des mésanges dans le parc au petit matin
    le sable qui glisse dans mes sandales
    quelques gouttes en plein hiver du parfum Very Irresistible de Givenchy que j'ai acheté lors de mes vacances d'août à Majorque
    la collerette en chocolat de la religieuse
    mes chaussures neuves qui claquent au soleil 
    entendre sonner les cloches quand je passe sous la voûte de la cathédrale (leur écho heurtant la pierre m'envahit toute entière et me fait Résonance)
    un pain aux raisins artisanal mangé dans la rue les jours de marché

     

    le moment bleu, quand le jour s'affirme encore avant la nuit
    un concert de mon groupe préféré, Idan Raichel Project, sous les étoiles
    la stridulation des cigales lorsqu'on s'approche du Sud
    la mer qui bat derrière les pins parasols
    un air andalou quelque part à fleur de sommeil
    une toile d'araignée couverte de givre et qui brille dans le soleil
    entendre arriver l'ami derrière la porte encore close
    remonter l'horloge de mon grand-père
    porter à nouveau mon collier de perles que j'ai acheté au petit marché roumain, juste en face de l'hôtel, il y a dix ans, et qui me va comme un gant
    lire l'Anthologie complète de la Poésie chinoise en Pléiade quand il pleut

     

    fermer les yeux au soleil et voir derrière mes paupières une nuit d'or
    marcher sur les pierres baignées par l'eau des fleurs
    voir le jour d'été à travers les rais des persiennes quand je me lève
    écrire un poème qui vient à ma rencontre sans que je m'y attende
    entendre crisser pour l'apéritif le cornet de noix de cajou
    écouter Debussy quand l'orage tiède de juin s'annonce
    relire les vieux cahiers de mon adolescence et me demander si je suis restée la même sans obtenir de réponse
    voir un chat sortir d'une haie
    passer devant le pommier toujours bien rose au printemps
    imaginer que je vais prendre le premier train demain pour le Midi

     


    m'apercevoir que j'ai réalisé mon rêve écrit sur tant de pages : j'ai pris le premier train du matin qui part pour le Midi et le soleil touche mon épaule par la vitre
    suivre la lumière qu'emporte la rivière
    écouter cette note d'oiseau accrochée au bleu du soir
    manger une tartine dans les sous-bois
    enjamber un pont parmi les fleurs
    me pencher sur ce nénuphar qui frémit sous le rire de la fontaine du jardin de Godron
    croquer dans le coeur d'une pomme
    voir se délier au cours de la sieste un nuage blanc de beau temps
    garder un instant sur la prunelle l'éclat d'un papillon que j'ai croisé
    observer en silence tous les insectes et toutes les étincelles qui habitent l'herbe

     


    le reflet de la ville dans le verre de limonade
    la lueur d'une abeille qui traverse l'ombre du marronnier
    du vin rouge avec du fromage
    les poésies d'Emily Dickinson
    le virage qui révèle doucement le paysage
    le ciel rose du soir au-dessus des toits
    l'église derrière le chant de jonquilles
    les pétales de pissenlit dispersés par mon souffle dans le vent
    le murmure des feuilles partagé en silence avec une inconnue assise sur le même banc
    la roue multicolore du paon

     

    les variétés de verts quand l'arbre frémit sous le vent
    la lampe de l'ami qui brille au coeur du soir
    enfoncer mon index dans la mie tiède
    dessiner un autre alphabet sur le sable
    écouter bourdonner le sang de l'océan dans un coquillage
    manger la glace avant que son carmin ne tache mes doigts
    glisser mon carnet intime dans un panier d'osier, à côté de la serviette, de la bouteille d'eau et du goûter
    lire un livre à l'improviste sur une pierre ou une margelle
    voir le soleil aborder le balcon (enfin !)
    un papillon blanc qui monte jusqu'à mes yeux

     

     

    avoir les poches pleines de bonbons enveloppés dans du papier chantant 
    regarder briller la petite rivière La Griselle entre les arbres
    sentir mon coeur battre pendant que j'écris : rythme du sang et rythme de l'encre, même chose
    me promener sur l'odorant sentier après l'orage
    retrouver une feuille de la belle saison précédente dans la neige
    écouter les notes de pluie qui tombe sur les tuiles
    me pencher sur le lac où la forêt mire ses cheveux roux 
    téléphoner à ma meilleure amie, le dimanche, quand il fait silence
    être accueillie par un rayon de lune quand je rentre tard
    transformer chaque défi et chaque épreuve en poème

     

    Parfois, je ne peux pas mettre de complément au verbe J'aime.
    Je peux dire, bien sûr, que j'aime un beau tableau, un beau paysage, un beau poème, un beau bouquet de fleurs, une belle âme, la mer, la lumière...
    Mais j'aime dire souvent
    J'aime

    sans complément,

    vaste mer de lumière
    qu'est ce verbe
    qui s'adresse à tous les tableaux, les paysages, les poèmes, les bouquets du monde
    et les embrasse dans le bleu de l'aube
    pour en faire une seule
    et belle âme.

     

    Géraldine Andrée

  • La machine à écrire de mon enfance

    Le rêve
    de cette nuit
    m'a fait cadeau
    de la machine
    à écrire
    de mon enfance,

     

    celle 
    de Papy Eugène,
    datant des années
    mille neuf cent quarante,
    et perdue dans la nuit
    de je ne sais quelle armoire ;

     

    la machine
    à écrire
    que je posais
    sur la table de la véranda
    les longs après-midi
    de pluie ;

     

    d'un noir de jais
    et aux touches
    brillantes
    devant lesquelles
    je m'asseyais
    pour mettre en mots

     

    un rêve,
    une merveille
    que j'ai oubliés
    depuis tout ce temps
    où j'ai grandi,
    depuis toutes ces années

     

    où le silence 
    de la raison
    a mûri en moi,
    fruit trop gros
    qui m'alourdit
    aujourd'hui...

     

    Mais le rêve
    de cette nuit
    a posé devant 
    les yeux de mon âme
    la machine
    à écrire,

     

    prête
    pour l'enfance :
    accrocher
    le noir ruban
    dont l'encre
    sent la terre mouillée,

     

    enrouler
    le papier blanc
    et inscrire tout en haut 
    de ce morceau de ciel
    la phrase initiale
    " Il était une fois...",

     

    puis entendre
    tinter
    la petite sonnerie
    argentine
    au bout de la ligne
    pour que je revienne

     

    au premier mot
    de la ligne suivante,
    pousser le levier d'argent
    et recommencer
    le même parcours...
    C'était ainsi

     

    que je passais
    le temps
    par ces après-midi
    où la pluie
    ne finissait pas
    et donnait

     

    au jour
    une couleur
    gris lilas.
    Les mots
    de mes rêves
    étaient devenus

     

    des constellations
    qui étoilaient 
    de noir
    le papier blanc
    enroulé
    dans la machine

     

    carillonnante
    de l'Enfance
    que le rêve
    de cette nuit
    m'offre à nouveau,
    mystérieux cadeau

     

    qui me console
    de mon long silence
    et que j'ai rangé pourtant,
    pour vivre raisonnablement 
    le jour 
    d'aujourd'hui,

     

    dans la nuit
    de ma mémoire,
    jusqu'au rêve suivant...

     

    Géraldine Andrée