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  • Le vieux livre

    Je me souviens d'un vieux livre de cuir brun, dont la reliure se décollait. Lorsque je le feuilletais, les pages jaunies exhalaient une odeur de fleur rouie. C'était Poèmes Choisis de Victor Hugo.

    J'aimais beaucoup ce vieux livre. Sous la lampe du soir, après les pénibles et bruyantes journées d'école, je laissais entrer à pas de chat les vers de Victor Hugo qui déposaient sur mes yeux leur buée d'or.

    Je voyais une étoile luire dans la nuit d'un gouffre, une rose éclore après le passage d'un djinn; j'entendais rouler les vagues de Jersey et les lèvres murmurer derrière les éventails dans le jardin des Feuillantines

    J'ignore quand j'ai dû abandonner les vieux Poèmes Choisis. Une épaisse anthologie de la poésie française, offerte par mon oncle, toute imprégnée d'encre neuve, les remplaça sans doute sous la lampe de ma chambre; de même que le livre de poche des Contemplations.

    Le vieux livre s'est égaré, emmené je ne sais où par le fil des jours, telle une feuille flétrie.

    Pourtant, je m'en souviens comme s'il s'était ouvert hier soir entre mes mains -le grain de son cuir, ses pages âpres qui craquent dès qu'on les tourne, la partie des Rayons et des Ombres qui se détache doucement de l'ensemble -pétale indépendant de sa corolle.

    Aujourd'hui, quand je me regarde dans mon miroir, je peux affirmer que je viens de cette maison au pied de la colline, de ce pays où le soleil tremble dans le gel, de ce ciel la lumière s'entête à percer les nuages

    -et de ce vieux livre brun autour duquel s'élargissait le soleil du silence,

    au-delà de minuit.

    Géraldine Andrée 

  • Le pays de là-bas

    Numériser0002.jpgIl suffit que je ferme les yeux
    pour que le pays de là-bas se rapproche:
    j'entends Tremblecour hennir sous le porche.


    Je pousse la porte:
    le bleu du corridor tombe comme un habit frais sur mes épaules;
    au bout de la rampe en fer forgé de l'escalier qui monte à ma chambre, brillent deux pommes d'or.


    L'écho de mes pas résonne jusqu'à la cuisine:
    dans un plat en porcelaine de Chine, luit le reflet d'ambre d'une sauce de volaille
    et on a débouché la bouteille de vin clair promis aux verres de cristal.


    Il me semble soudain qu'un éclat de rire court derrière mon cou:
    je me retourne:
    c'est Toi, en Moi plus jeune, tout joyeuse dans ta longue robe rose;
    ton doigt majeur joue avec une de tes mèches brunes et ces mots roulent de ta gorge à ta bouche:

     

    Cela fait si longtemps que je t'attends!
    Mais il n'est pas trop tard:
    j'ai ôté le tissu noir
    du grand miroir;

    si tu le veux bien, après le dîner,
    nous confierons nos regards
    à l'indifférente éternité
    de sa transparence

    et -qui sait?-
    peut-être y confondrons-nous nos âges,
    lorsque la flamme de ce soir
    promènera son ombre sur nos visages...

    Géraldine Andrée 

  • Le visage invisible

     Numériser0014.jpg

    En fin de semaine, je lave tout de moi -mon visage, mes cheveux, mes vêtements- afin d'effacer tous ces messages invisibles qui m'ont été envoyés sans qu'ils s'adressent à moi -projections, fantasmes, transferts, jalousies, confidences qui n'ont pas trouvé leur destinataire, commérages -parce que certains n'ont pas d'autre choix que celui de désigner un bouc émissaire pour se venger des frustrations de la vie.

    Je lave tout, oui, mes oreilles, mes yeux, ma bouche, à la reconquête d'un peu d'innocence et puis, quand je me sens pure dans l'ombre, prête à entendre respirer le silence, je soulève un coin du rideau de ma chambre et j'ouvre un recueil de poèmes à la page du jour qui, elle, s'adresse bien en toute franchise,
    à la partie la plus vivante et invisible de moi-même,

    à ce visage secret qui est Moi
    et qui me sourit sans que je le voie.

    Géraldine Andrée

    Journal

  • Lucidité

    Moi,
    je me trouve très bien
    comme je suis:
    j'aime ma fragilité, ma faiblesse, mes manques.
    Et si pour certains,
    ce sont de profondes insuffisances,
    eh bien,
    ce que je suis
    à moi
    me suffit.
    Et que vive
    la Vie!

    Géraldine Andrée

  • Une voix de l'autre côté du temps

    Une voix me parle de l'autre côté du temps.

    Elle répond aux questions qui naissent silencieusement en moi, et parfois, me donne même la solution dans l'instant précédant le problème.
    Ses réponses sont réconfortantes par leur concision.

    Je m'étonne souvent que ses conseils soient si clairs et une partie de moi, qui ne peut s'empêcher de douter de la joie de certains miracles, ricane:
    -En vérité, c'est trop simple! Ce que toi, tu énonces avec évidence ne s'adresse pas à moi!

    Alors, la voix se tait; elle s'endort quelque part en moi, dans une de ces chambres que, moi-même, je ne connais pas.

    Mais quand le silence de l'absence résonne si profondément que j'ai envie de crier, la voix s'invite encore; telle une jeune fille qui regrette de s'être cachée dans une pièce trop lointaine, elle court vers la lumière en respirant de plus en plus fort...
    Et quelle joie de découvrir qu'elle n'a pas douté de moi!

    -Je reviens!
    -Très bien! Je ferai ce que tu m'as conseillé de faire!

    Mais qui es-tu, vraiment, ô Voix?
    Es-tu un autre Moi,
    La voix de ce qui n'a pas encore de voix,
    la voix de cette vérité qui garde le silence et attend patiemment dans une de mes chambres que je la rende à la lumière?

    Je suis Toi de tout temps!
    Je suis ce Moi que tu ne connais pas,
    et qui donne voix à la clarté demandant à naître à chaque instant en toi!
    En vérité, tu te connaîtras si tu me reconnais comme ta propre voix!

    Une voix me parle de l'autre côté du temps.

    Géraldine Andrée 

  • Le puits

    Il est, dans mon immeuble, un puits caché découvert par hasard dans la cave lors d'un problème que posait un compteur d'eau.
    Il fait très noir dans cette cave et, en jouant à promener notre lampe torche, nous découvrîmes le puits, tout au fond, loin des compteurs: nous nous approchâmes prudemment, guidés par la lampe dont la lumière ne parvint pas cependant à évincer toutes les ombres et nous sentîmes, en nous penchant un peu sur les côtés, le froid humide de sa gueule béante. Nous reculâmes alors et verrouillâmes avec hâte la porte de la cave sur le secret du puits, rendant la nuit à la Nuit.

    Ce puits fournissait de l'eau à tous les habitants de l'immeuble lors des temps anciens.

    Quand les seaux ont-ils tinté pour la dernière fois? Quand les voix se sont-elles fait écho -juste avant l'irrémédiable silence- dans ce gouffre qu'aucune clarté ne sonde? Quand les pas ultimes ont-ils descendu puis remonté l'escalier de la cave? Quel fut le jour précis où l'on cessa de puiser l'eau pour les lendemains?
    A cette heure, le fond du puits doit être couvert de mousses, de boue, de toiles d'araignées et d'insectes. Gargouille-t-il encore? Il s'est peut-être bel et bien tari.

    J'ai examiné attentivement le plan de l'immeuble: le puits est placé directement sous ma chambre.

    Quand je souffre d'insomnie, je me demande quel bruit fait la longue nuit du puits. Peut-on appeler ce bruit du silence? Un silence qui fait écho au silence? Des râles hantent-ils cette gorge? Y a-t-il des remous comme si le puits tentait de déglutir un peu d'eau inutile?
    Je ne sais et, sans trouver de réponse, je m'endors finalement en songeant que le silence du puits est semblable à la rumeur de mon sang que j'entends passer dans ma gorge, lorsque je tourne la tête sur l'un des côtés de l'oreiller.

    Dans le silence de la nuit où je me sens seule parfois avec le mystère de ce que je suis, j'essaie de puiser pour mes forces de Demain

    l'incessant murmure du temps.

    Géraldine Andrée
     

  • Le tout autre

    Le nom et le prénom
    de mon amant
    tant aimé

    qui forment un tout
    si singulier!
    -Une feuille

    ressemble-t-elle
    à une autre feuille
    du même arbre?

    Puis, soudain, la rencontre
    sur une feuille de journal
    de ces mêmes

    nom et prénom
    désignant un autre 
    homme

    que je ne connais pas,
    qui ne me connaît pas,
    qui ne m'est rien,

    pour lequel je ne suis rien,
    car nous n'avons rien
    en commun

    -surtout pas cette signature
    en bas d'une feuille 
    glissée 

    dans ma main
    endormie
    au petit matin...

    Pour les mêmes nom et prénom,
    l'intime et l'étranger,
    le proche et le lointain!

    Dis-moi alors,
    dis-moi, mon coeur,
    comment

    puis-je indifféremment 
    l'aimer en le nommant,
    le nommer en l'aimant,

    cet homme
    qui pourrait être
    tout autre?

    Géraldine Andrée  

  • Voix pour un cahier 65: les mots dits tout bas

    Il y a les mots dits tout bas

    Ce ne sont pas ceux qui se murmurent sous la tonnelle

    dans l'ombre des chambres

    derrière un mur ou un rideau

     

    Ce ne sont pas les mots

    que l'amant glisse dans le cou de l'amante

    Ce ne sont pas les mots chuchotés

    tôt le matin tard le soir

     

    Ce sont les mots que l'on prononce en son for intérieur

    les mots pour soi

    qui nous disent qu'il n'est jamais trop tôt ni trop tard

    que c'est toujours le bon moment

     

    le moment aimé

    où l'on peut enfin s'écouter

    devenir son propre ami

    de la première à la dernière heure

     

    Il est des mots dits si bas

    Il y a les mots

    dont le coeur bat

    près de notre coeur

     

    Geraldine

  • Voix pour un cahier 62

    Je me souviens d'un petit livre Le Temps d'un soupir d'Anne Philipe que j'ai lu à l'âge de seize ans, durant une belle matinée d'août.

    J'ai senti alors l'importance fragile du pouls qui bat sous la peau de l'être aimé.

    J'ai perdu le livre dans les pérégrinations de la Vie.

    Aujourd'hui, je le retrouve sur le rayon d'une librairie, comme si toutes ces années entre nous n'avaient pas existé.

    Je le relirai bientôt,

    non pas pour renouer avec la jeune fille de seize ans que j'étais -quoique...-

    mais pour sentir battre 

    de bon matin

    le pouls de toute chose.

    Geraldine 

  • Voix pour un cahier 61: Voix pour un adieu

    J'ai préparé mes chaussures de marche
    rempli mon pain de jambon doux 
    et ma gourde d'eau chantante 
     J'ai appris le poème que je dirai
    aux herbes et aux nuages
    Le vent est frais ce matin
     Je m'en vais si loin
    que j'oublierai 
    combien votre visage
    habite le mien
     ...
     
    Geraldine