identite - Page 3

  • Redonnez-moi

    Redonnez-moi
    les draps frais
    de l'enfance
    lointaine,

    tout parfumés
    de ces menthes
    crépitantes
    au soleil,

    et priez
    le Grand Sommeil
    de me guider
    à pas de loup,

    vers l'ombre
    du feu domaine
    de Beaujour
    où, paraît-il,

    les lueurs
    follettes
    des feuilles
    se mêlent

    pour toujours
    aux flammes
    rouges
    des écureuils.

    Géraldine Andrée
    Le journal de mes songes 17

  • Avant le monde

    Elle s'est levée plus tôt que d'habitude, avant tout le monde.

    Pour une fois, elle n'a pas prolongé son insomnie dans l'ombre.
    Elle a ouvert les volets et l'air était si clair qu'il lui semblait qu'il vibrait entre des cordes éblouissantes et muettes, dont la fin de la nuit avait secrètement accordé les silences.

    Elle a revêtu une robe légère, a noué autour de ses chevilles les lanières de ses sandales. Puis elle a glissé dans le couloir.

    Elle n'a réveillé personne quand elle a tourné la clé dans la serrure du corridor.

    Le chemin se déroulait devant elle, ondoyant dans la jeune clarté, comme un foulard espiègle à apprivoiser.

    Elle a marché. Libre.

    C'était une de ces aubes qu'elle aimait, dont il lui paraissait évident que la rosée -qui étoilait les feuilles et les herbes, telles des gouttes de soleil- s'était allumée avant le monde lui-même.

    Elle a poussé l'audace d'aller jusqu'au moment où le chemin se resserre puis s'étrangle entre les senteurs bourdonnantes de menthe qui montent, si fortes, dans la gorge, qu'on croit disparaître, délicieusement sacrifié par la lumière qui accompagne ces parfums.

    Elle s'est arrêtée, a fermé les yeux pour contrôler le vertige qui la gagnait, puis a écarté quelques branches qui ont craqué sans résistance -comme si la force consentait à céder devant l'opiniâtre douceur.

    Quelque part au loin, elle a entendu grelotter les huit notes du clocher.

    Ils vont s'inquiéter s'ils ne me voient pas au petit déjeuner. Ils frapperont à la porte de ma chambre, et je ne serai pas là pour leur répondre, s'est-elle dit.

    Alors, elle a réservé la découverte de l'autre côté du chemin pour le lendemain dont l'aube, c'est sûr, précèderait à nouveau le monde.

    Elle s'est résolue à retourner à la maison.

    Des gouttes de sueur, causées par la marche, perlaient à l'échancrure de sa robe. Le jour s'annonçait très chaud mais le soleil enveloppait encore de frais ses épaules.

    Tout était bien, maintenant.

    Tout ce qu'elle avait subi pendant l'hiver -le chagrin, la trahison, l'abandon, enfin la dépression- n'avait pas été vécu en vain.

    Ce qu'elle appelait "son mauvaise destin" l'avait menée à ce chemin d'été, où l'herbe baignait ses pieds et où les rayons du matin battaient comme des cils autour de ses yeux.

    Cela avait été une laborieuse métamorphose mais maintenant, elle se reconnaissait dans cette promenade solitaire qu'elle prolongerait demain et après-demain.

    Quand elle a gravi l'escalier blanc qui mène à la terrasse, elle a contemplé la table sur laquelle Marthe avait posé, avant que tout le monde ne quitte sa chambre, le pot blond de confiture de miel, les bols bleus, le pain de mie grise; une guêpe -échappée de la bouche d'une fleur cachée- tourbillonnait autour de la nuque de Lise qui riait aux éclats sans y prendre garde. Marine, songeuse, versait dans son thé un nuage de lait qui s'élargissait dans l'eau d'or. Paul parlait avec fougue de son voyage d'affaires à Ibiza. Il ne faudrait pas perdre de temps pour signer ce fabuleux contrat qui valait tant!

    On avait ouvert toutes les fenêtres de la maison, avant la grande chaleur.
    On jacassait.

    Elle s'est assise. Personne ne s'est vraiment aperçu de son éloignement et de son retour.  Allons! Elle était en retard par rapport aux autres, c'est vrai, mais on avait l'habitude! Elle ne faisait jamais comme tout le monde!

    Elle s'est permise tout de même de chuchoter à Lise:
    Passe-moi la corbeille, s'il te plaît!
    Lise la lui a passée en riant toujours.

    Elle a pris une tranche de pain, y a étalé un peu de beurre dont le blanc reflet a lui; elle a ensuite porté son doigt à sa bouche.
    C'est au moment où ses yeux se sont levés vers sa mèche déplacée par le vent léger de la promenade, qu'elle a vu Catherine et Raphaël se regarder longuement.
    Catherine avait quelques cernes bleus. La nuit avait sûrement été radieuse.
    Mais elle n'en éprouva aucun tourment.
    Pour la première fois depuis qu'elle était au monde, elle se sentait heureuse.
    Elle devait certes ce bonheur à la découverte qu'elle avait faite, seule avec elle-même, du jour,
    mais aussi à l'évidence qu'elle n'éprouvait plus cette passion
    dont elle avait si longtemps confondu la lumière
    avec celle de l'amour.

    Et c'était peut-être, pour elle, le commencement du monde...


    Géraldine Andrée

    Journal

  • Santa Margalida

    J'ai reçu en rêve une lettre dans laquelle il est écrit que le Pays m'attend.
    Qu'importe que passe le temps!

    Lorsque les voiles se seront repliées et que je poserai le pied sur la terre, le cheval encore haletant s'approchera; il suffira que je monte dans la noire calèche pour que je me laisse bercer comme si je naissais.
    On traversera la place aux persiennes closes, où la langue chantante de l'eau de la fontaine apaise la fureur de la lumière.
    L'écho du trot sous les voûtes du silence tout étoilé de grelots me mènera là où il me faut revenir.
    Ma main osera écarter doucement le rideau; je découvrirai, ainsi, la vieille route qui avance.
    Quand j'arriverai devant la maison de Lorenze, mon regard rencontrera les yeux bien ouverts des roses trémières; et je me sentirai enfin reconnue par mon enfance première.
    La tentation sera forte de renoncer et de héler le cocher si je trouve la maison fermée.
    Dès que tinteront, cependant, les trois notes du carillon qui sautilleront d'instant en instant et frapperont le coeur de la chambre profonde, une ombre claire entrebâillera la porte, me fera franchir le seuil tout frais qui congédie la mauvaise fièvre, puis me guidera vers la cuisine, à l'arrière de la demeure. Je m'assiérai, un peu pâle; une main éclose en sa corolle de dentelle versera pour moi le sang d'or du soleil.

    Et si j'arrivais plus tard encore?
    Il est écrit dans le rêve de cette lettre que les lampes du perron s'allumeront à la tombée du soir et trembleront jusqu'aux lueurs du lendemain.

    J'ai aperçu, à mon réveil, dans le reflet du thé de mon petit déjeuner, un carré de ciel blanc.
    C'est peut-être la lettre de mon rêve dans laquelle il est écrit que le Pays m'attend,
    et dont les mots m'invitent à me laisser bercer par le long bras du temps,
    une fois les voiles de mon lit
    dépliées pour la nuit...


    Géraldine Andrée

    Le journal de mes songes 5

  • Le retour de la maison

    Je rêve sans raison que notre maison revient soudain:

    la chambre initiale, celle de ta naissance, s'ouvre dès l'aube dans sa corolle de dentelle;
    et la lumière, guidée par les gestes de son ami le vent, entre en sautant silencieusement sur ses ballerines d'or.

    Ce n'est pas moi qui vais d'une pièce à l'autre; c'est chaque pièce qui se dirige vers moi dans un bruissement de rires:
    ainsi, le salon rouge avec ses fauteuils de velours glisse à ma rencontre;
    puis, c'est le tour de la cuisine: y fleure bon le bouquet de cerfeuil et de romarin, à peine cueilli du jardin;
    enfin se dépose sur les yeux de ma mémoire une bulle bleue: le petit boudoir, enclos autour de son miroir, où mon âme revoit le vif-argent de ton regard,

    là, juste avant que je ne sorte de mon rêve, ne me lève et ne marche à tâtons dans l'ombre vers la première pièce du jour, la chambre où tu dormis une ultime fois, la nuit du neuf au dix août deux mille trois,

    et dans laquelle
    le claquement sourd des persiennes
    fait apparaître aujourd'hui,
    par magie,
    de longues mèches de soleil.

    Géraldine Andrée
    Le journal de mes songes 3

  • Je rêve que je rentre chez moi

    Je rêve que je rentre chez moi.
    Mais c'est dans une autre maison.
    Le carrelage a été lavé par la lumière.
    Un canapé m'attend près de la fenêtre.
    Voici, dans une corbeille, sur le buffet, les derniers fruits frais de l'été et un pain de maïs chaud.
    Comme le jardin est beau!
    On a ouvert la porte de la véranda sur le petit sentier qui mène au potager.
    Je peux, si je veux, aller y cueillir un brin de menthe bleue.
    Je n'ai pas visité encore l'étage supérieur car il ne faut pas déranger les longues ombres qui se retirent lentement derrière l'armoire, le miroir, le rideau, comme les vagues d'un océan qui se serait levé trop haut.
    Mais je sais que je monterai bientôt et que je me dévêtirai en secret pour le profond silence, où se baigne, chaque soir, dit-on, la lune blanche.

    Géraldine Andrée

    Le journal de mes songes 2

  • Mocky

    Elle ne s'aperçut pas tout de suite que Mocky était devenu aveugle.
    Bien sûr, lorsqu'elle lançait la balle, la queue de Mocky ne frétillait pas et la balle roulait, petit soleil rouge solitaire, sous le buffet où la nuit l'entourait d'oubli.
    Quand elle rentrait, Mocky demeurait assis sur son ombre, tête baissée, et il fallait qu'elle approchât sa main pour qu'il sursautât enfin.
    Les matins, Mocky se cognait aux meubles et geignait. Seules ses oreilles reconnaissaient le jour car, quand un rayon se posait sur leur pavillon, elles tremblaient à la manière des roses.
    Elle eut la certitude que Mocky ne la verrait plus jamais lorsqu'un soir, elle fit danser un morceau de viande devant ses yeux, et que ces derniers ne suivirent pas le joyeux trajet du geste.
    Alors, elle s'agenouilla devant Mocky, le regarda longtemps, et les mains encloses autour de son cou comme un collier, elle formula cette question en silence:

    -Qu'allons-nous devenir, toi et moi?

    A ce moment-là, les yeux de Mocky, couverts de ce voile qu'elle aurait tant voulu dissiper, se levèrent et fixèrent quelque chose au-dessus d'Elle, apparu dans la blanche clarté de la lampe, quelque chose d'à la fois proche et lointain, d'étrange et de familier, que jamais elle n'aurait pu saisir dans son miroir, même en se regardant bien,
    et il lui sembla que Mocky lui montrait en ce soir où le présent et l'avenir ne signifiaient presque plus rien,
    une étoile.

    Géraldine Andrée

  • La maison de M.

    Si nous revenions à la maison de M.,
    si nous dissipions la nuit
    du long couloir

    avec une flamme
    au coeur
    de notre paume,

    le miroir
    orné de fleurs d'or
    nous reconnaîtrait-il,

    nous rendant ainsi
    notre visage d'enfance
    étoilé de points roux?

    Si nous revenions à la maison de M.,
    serions-nous les mêmes
    que jadis?

    Le miroir
    a-t-il gardé mémoire
    de nous

    dans la nuit
    du long couloir
    ?
    Un tel espoir


    vaut-il
    que nous allumions
    une flamme

    dans notre âme
    en mémoire
    de la maison de M.,

    dis?

    Géraldine Andrée

  • Je suppose que là-bas

    Je suppose que là-bas, rien n'a changé:
    l'aube baigne très tôt ses cheveux blonds
    dans la source du silence
    qui chante entre les branches;

    vers midi, au retour de la promenade,
    la grenade doit répandre
    son sang de nacre
    sur les doigts de Laurence;

    la marée monte si haut
    dans la sieste fraîche
    que l'on se sent près de soi
    délicieusement mourir;

    on s'attarde, assis
    dans le bleu du soir,
    pour rester fidèle
    au prochain murmure;

    et je présume
    que la lune
    chevauche encore
    le vent

    qui déposera
    sa senteur de menthe
    sur la fleur blanche
    du drap.

    Vraiment,
    je pense
    que rien n'a changé
    là-bas:

    l'ombre aux yeux
    de chat
    précède toujours
    le pas sur le chemin;

    mais si ta fenêtre
    me voyait apparaître,
    demain,
    après tant d'absence,

    dans la jeune lumière
    du jour
    qui commence,
    saurait-elle me reconnaître?

    Aurais-je la chance
    de renaître
    là-bas,
    comme si c'était une autre enfance,

    à jamais pardonnée
    d'avoir grandi,
    d'avoir vieilli,
    d'être devenue

    ce que je suis?

    Géraldine Andrée

  • La chambre de l'amant

    Je me souviens de la chambre de l'amant dans la nuit d'hiver, infime lueur parmi les lumières de la ville.

    Je m'y rendais le jeudi soir après les cours.

    Je prenais le bus quinze.

    La pluie ruisselait souvent sur les vitres de l'arrêt; le vent faisait tanguer les pancartes.

    Quand le bus arrivait, de l'eau boueuse et glacée frappait mes souliers.

    Le bus longeait lentement le périphérique, toujours bouché à cette heure-là.
    Les néons jaunes éclairaient la vitre noire, toute étoilée de gouttes, dans laquelle je voyais mon reflet: droite, assise sur mon siège, je ne me reconnaissais pas: qui était cette Autre, d'ordinaire si sérieuse, qui dérogeait ainsi aux lois de la raison?

    Je descendais du bus à l'arrêt Clairvaux. Devant moi, l'immeuble se dressait.

    Je levais la tête, comptais les étages: au huitième, je cherchais la lumière de la chambre de l'amant. Mais tant de fenêtres brillaient que je n'aurais su désigner la sienne.

    Comme l'immeuble se trouvait en hauteur, le vent redoublait de vigueur.

    Instinctivement et ce, malgré l'idée que je l'ôterais quelques minutes plus tard et que ma robe céderait aussi entre les doigts comme une corolle, je nouais un peu plus mon écharpe autour de mon cou.

    Le couloir était glacial, traversé par les courants d'air de la porte qui claquait sans cesse.

    Lorsque j'appuyais sur le bouton de l'ascenseur et que celui-ci lançait de brefs éclats verts, mon coeur battait à se rompre.

    L'ascenseur prenait son élan après quelques secousses.

    Encore un tintement de sonnette et, dans l'instant qui précédait l'ouverture de la porte, je me sentais mourir.

    Et puis, c'étaient la lumière chaude des lampes, l'éclat roux du vin dans sa bouteille, le carmin des fruits, le rouge aux joues, l'écharpe aussitôt dénouée -par quelle main?-; dans mon cou, à la lisière des cheveux, une averse de printemps, des baisers jetés dans l'urgence comme des fleurs dérobées, et c'était surtout la danse obsédante de cette alliance d'or entre ma bouche et ma gorge -cette alliance portée pour une Autre.

    Je courais afin de ne pas manquer le dernier bus quinze.

    Les boutons argentés de mon manteau, l'angora de mon col, l'écharpe -tout cela avait été bien renoué autour de moi pour que je garde le plus longtemps possible l'ardeur de la chambre de l'amant.

    C'était seulement lorsque je m'asseyais et que je prenais conscience de cette déchirure délicieuse et profonde qui était mienne, que le tourment commençait:

    Revivrais-je le jeudi suivant, après les longs cours dans la salle de classe sombre, un autre printemps?

    Les essuie-glaces balayaient le pare-brise du bus qui roulait très vite sur le périphérique.
    A la radio qu'écoutait le chauffeur, une voix annonçait que "la pluie se transformerait probablement en neige demain."

    Et moi, dans le reflet de la vitre tremblant au coeur de la nuit, je me regardais sans me voir vraiment

    et j'aurais donné

    un voyage à l'envers

    dans la pluie d'hiver,

    pour retrouver cette Autre que j'étais,

    celle qui se dirigeait pour d'infimes moments volés au temps,

    vers la chambre de l'amant.

    Géraldine Andrée

    Journal

  • Un rêve

     10553662_777834958945491_8350026963462338771_o.jpg

    La nuit, en son sommeil, elle ouvre la porte de la Calobra et elle marche, pieds nus, à pas silencieux, sur la terrasse toute parfumée des senteurs de thym qui se lèvent dans le bleu du soir.

    Elle s'accoude sur le rebord et elle sent monter les vagues de la mer. Leur souffle est si puissant qu'elle oublie qui elle est: elle devient cette mer qui respire au rythme de son sang, au rythme du vent.

    Et elle découvre avec victoire qu'il est en elle un ciel que les vagues peuvent ainsi atteindre, du haut de leurs crêtes d'argent.

    Alors, elle se laisse aller dans un bercement dont elle ignore la destination.

    Si, dans son rêve, elle se souvient fidèlement de sa rencontre avec la mer de la Calobra -il y a de cela quelques mois-, le lendemain, à son réveil, l'eau de l'oubli aura fait dériver son rêve loin de la mémoire.

    Q'importe!

    Quand elle se regarde dans la glace le matin, elle sent -même si elle ne sait pas pourquoi- qu'elle est devenue plus vaste, plus forte,
    et qu'elle peut ouvrir ses bras de mer
    à tous les événements du jour -qu'ils soient doux ou amers-
    qui se pressent déjà dans la lumière
    pour la rencontrer,
    Elle,
    telle qu'elle est.

    Géraldine Andrée