• Le délice

    Le délice d'une sieste,
    fenêtres ouvertes,
    après la grande chaleur,
    à l'approche de l'orage :

    entendre
    venir
    de loin
    le vent

    qui roule,
    bat,
    gronde
    comme le tambour

    du sang
    qui fait soudain
    que la fièvre
    renonce ;

    écouter
    tinter
    les premières
    notes

    de grêle
    sur les tuiles
    de la ville
    et respirer

    les odeurs
    des plantes
    mouillées
    qui entrent

    dans la chambre :
    le temps
    a la senteur
    du thé.

    Géraldine Andrée

  • La chambre nouvelle

    La porte est ouverte.

    Son coeur déborde d'un tel contentement que la cascade d'un rire jaillit de ses lèvres.

    La chambre est fort simple en vérité : un fauteuil près de la fenêtre, un lit avec son édredon rouge, une table ronde, une chaise de bois, un vaste miroir en pied et le trésor de la terrasse enveloppé dans les rubans d'or d'une fin d'après-midi d'été.

    De quoi rêver, se reposer, écrire, méditer, s'allonger dans une petite éternité...

    Vite ! Ouvrir la valise ! Elle a tout le temps désormais et pourtant, elle se hâte d'accrocher ses robes aux cintres noirs de l'armoire coulissante. Elle dispose en éventail dans le verre son dentifrice, sa brosse à dents, ses crayons de maquillage... Elle sourit car elle ne croit pas en avoir réellement besoin. Pourquoi mettre du bleu sur ses yeux pour se baigner dans les deux bleus - celui du bord de la plage qui l'emmènera vers celui des criques lointaines?
    Elle va être bien, ici.

    Même si elle ne reste qu'une brève semaine dans la chambre nouvelle, elle souhaite en faire sa demeure.

    Dans ce vase, elle mettra un bouquet de fleurs. Sur ce napperon, elle posera les fruits tout frais du marché. Sur la table, elle ouvre son petit carnet d'abondance et le Journal intime. Il faut que la page soit prête pour la première émotion à naître.

    Il lui tarde de se délivrer de la poussière et de la fatigue du voyage.
    Elle est déjà dans la salle de bains aux carreaux de faïence.
    Un terme ailé lui vient de son désir inné d'Orient : "lapis-lazuli". Les syllabes courent sur sa langue à la vitesse du vif-argent. A nouveau, elle renverse la tête et elle rit.

    La douche l'inonde de son chant. Elle ferme les yeux et imagine toutes ces notes d'eau qui tremblent sur sa peau.

    Elle revient, encore mouillée, dans la chambre.

    Devant le miroir en pied, elle s'arrête. Son corps est tout blanc. Elle le découvre comme une page neuve bien qu'il lui soit familier depuis quarante ans : sur son ventre, des grains de beauté disséminés, de la couleur des grains de blé.
    A l'aine, les lèvres épaisses et charnues d'une cicatrice, le souvenir d'une chute de cheval dans la ferme de sa Grand-mère. Le cheval s'appelait Tremblecour. Il ne se laissait pas facilement dompter - comme elle.
    Puis, ces fleurs roses au bout des seins, écloses en toute saison et qui se dressent sous la chaleur, le froid, à l'approche des doigts...

    A sa gorge, le mystère de la tache de naissance violette - réminiscence de sa fin de vie brutale de révolutionnaire, il y a de cela deux cents ans, et qui lui fut révélée au cours d'une séance d'hypnose.

    Cette vie d'aujourd'hui lui est bien utile : elle l'aide à comprendre qu'elle ne peut rien changer au monde qui tourne. En revanche, elle peut se changer elle-même - ou plutôt, son regard sur elle-même. Et en ce moment, elle se trouve parfaite dans ses imperfections qui font qu'elle est ELLE. Plus besoin de passer par la mort pour comprendre cette évidence.
    Nul besoin de défi pour exister.

    Elle se demande comment elle va s'habiller pour le dîner. Certaines femmes se présenteront peut-être avec des robes de soirée noires à paillettes. Elle n'a pas envie de cela.

    Elle se vêtira de sa robe de flanelle blanche à bretelles et relèvera ses cheveux auburn avec son peigne d'ivoire. On verra davantage sa tache de naissance qu'elle appelait les jours de cafard "la honte violette" ou "La Laide". Et alors ? Dans la chambre nouvelle, elle la voit comme la marque de son incarnation, le signe qui témoigne qu'elle est bien vivante.

    Elle l'accepte.
    Elle s'accepte.

    Son corps sied à son âme et son âme sied à son corps puisque dans l'immense nuit secrète, avant d'apparaître à la première lueur, elle s'est choisie comme cela : yeux bleus, visage rond, petite, seins frêles, taille cambrée et cette tache au cou, cet astre indigo qui lui rappelle qu'elle fut tant d'autres "Elles-mêmes" !

    Enfin, elle se présente,
    ici et maintenant,
    dans le présent
    contingent

    de cette chambre nouvelle
    au bord de la mer,
    face à ELLE,
    toute simple

    dans son absolue Vérité.

     

    Géraldine Andrée

    Journal de la Lumière

  • La nage retrouvée

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    Les nuits précédant son voyage, elle l'a rêvée : la mer !
    Elle s'imaginait y entrer. Elle sentait courir sur son corps l'appréhension du frisson. L'eau que l'on passe sur la nuque. La dentelle d'écume autour des chevilles. Déjà, le premier déferlement. La vague qui frappe les genoux.

     

    Aller plus loin.
    Là où la crête de l'eau est haute.
    Elle y est. Prête à recevoir cette vague, puis une autre.
    La succession de claques contre ses cuisses. 
    Et cette reptation qui lui donne le vertige. Elle cligne des yeux pour se protéger du sel, des éclaboussures sur le visage, de l'éblouissement de la mer.

     

    Une vague ceint ses reins, lèche ses seins, entoure ses épaules.
    La caresse est violente, impétueuse comme celle de l'amant qui ne renonce pas. 
    Ne pas résister mais accueillir, s'abandonner. Bientôt, elle entrera dans la profondeur de la matrice. Elle se prépare à cette naissance à l'envers.
    Alors, elle accompagne le spasme de la vague.
    Elle quitte la confiance qu'elle a placée en la terre. Elle perd pied. Elle s'enveloppe avec délectation de cette eau bruyante qui la cache aux yeux du monde.

     

    Et pour ne pas que la mer gagne sa bouche, son nez, sa gorge, elle initie tout naturellement un mouvement primitif : celui des lentes et larges brassées. Elle embrasse la vague qui l'enlace.
    Par moment, elle s'arrête pour reprendre son souffle, se laisser porter. Elle tend les bras et les ramène vers son corps avec une force paisible, entourant la vague comme un bouquet. C'est elle maintenant qui berce la mer, lui semble-t-il, qui la porte avec le sentiment que la vague est née de son propre ventre.

     

     

    Dans son humilité, elle devient toute puissante. Pour célébrer sa victoire que lui concède le grand large, elle s'offre une nouvelle audace : se retourner sur le dos ! Réapparaître, le visage sous le ciel. Sourire. Les vagues peuvent bien frapper la cambrure de son dos. Elle sait qu'elle se reposera sur elles plus tard. Elle agite les pieds dans de petits battements puis cesse.

     

    Dans une confiance absolue, elle écarte ses bras, ses jambes. Elle se fait étoile. Elle est une étoile qui s'appelle par son prénom. Et ses cheveux lissés par l'eau filante, filaments de lumière auburn dans la lumière. Astre de chair voguant sur une taie marine. Est-ce ainsi que l'on flotte dans l'univers ? Elle ne sait pas mais elle en rêve. Ballottée par une loi suprême qu'elle accepte de tout son être. L'eau dans ses oreilles devient chant, devient sang, chant de son sang.

     

    Elle a enfin toute sa place dans cette éternité brève.
    Elle croit qu'elle est presque morte, et c'est un délice, ce "presque", mot unique qui condense dans le seul instant où il se prononce, la conscience de disparaître
    sans s'éteindre vraiment,
    astre ardent, presque feu,
    entre deux bleus.
    Elle ferme les yeux et imagine que son bonheur éclaire le ventre en dessous d'elle, où elle voyait bouger tout à l'heure le soleil.
    Loin de tous les rivages connus,
    elle a retrouvé l'instinctive offrande
    de la nage.

     

    Géraldine Andrée

    Recueil à naître