La chambre nouvelle

La porte est ouverte.

Son coeur déborde d'un tel contentement que la cascade d'un rire jaillit de ses lèvres.

La chambre est fort simple en vérité : un fauteuil près de la fenêtre, un lit avec son édredon rouge, une table ronde, une chaise de bois, un vaste miroir en pied et le trésor de la terrasse enveloppé dans les rubans d'or d'une fin d'après-midi d'été.

De quoi rêver, se reposer, écrire, méditer, s'allonger dans une petite éternité...

Vite ! Ouvrir la valise ! Elle a tout le temps désormais et pourtant, elle se hâte d'accrocher ses robes aux cintres noirs de l'armoire coulissante. Elle dispose en éventail dans le verre son dentifrice, sa brosse à dents, ses crayons de maquillage... Elle sourit car elle ne croit pas en avoir réellement besoin. Pourquoi mettre du bleu sur ses yeux pour se baigner dans les deux bleus - celui du bord de la plage qui l'emmènera vers celui des criques lointaines?
Elle va être bien, ici.

Même si elle ne reste qu'une brève semaine dans la chambre nouvelle, elle souhaite en faire sa demeure.

Dans ce vase, elle mettra un bouquet de fleurs. Sur ce napperon, elle posera les fruits tout frais du marché. Sur la table, elle ouvre son petit carnet d'abondance et le Journal intime. Il faut que la page soit prête pour la première émotion à naître.

Il lui tarde de se délivrer de la poussière et de la fatigue du voyage.
Elle est déjà dans la salle de bains aux carreaux de faïence.
Un terme ailé lui vient de son désir inné d'Orient : "lapis-lazuli". Les syllabes courent sur sa langue à la vitesse du vif-argent. A nouveau, elle renverse la tête et elle rit.

La douche l'inonde de son chant. Elle ferme les yeux et imagine toutes ces notes d'eau qui tremblent sur sa peau.

Elle revient, encore mouillée, dans la chambre.

Devant le miroir en pied, elle s'arrête. Son corps est tout blanc. Elle le découvre comme une page neuve bien qu'il lui soit familier depuis quarante ans : sur son ventre, des grains de beauté disséminés, de la couleur des grains de blé.
A l'aine, les lèvres épaisses et charnues d'une cicatrice, le souvenir d'une chute de cheval dans la ferme de sa Grand-mère. Le cheval s'appelait Tremblecour. Il ne se laissait pas facilement dompter - comme elle.
Puis, ces fleurs roses au bout des seins, écloses en toute saison et qui se dressent sous la chaleur, le froid, à l'approche des doigts...

A sa gorge, le mystère de la tache de naissance violette - réminiscence de sa fin de vie brutale de révolutionnaire, il y a de cela deux cents ans, et qui lui fut révélée au cours d'une séance d'hypnose.

Cette vie d'aujourd'hui lui est bien utile : elle l'aide à comprendre qu'elle ne peut rien changer au monde qui tourne. En revanche, elle peut se changer elle-même - ou plutôt, son regard sur elle-même. Et en ce moment, elle se trouve parfaite dans ses imperfections qui font qu'elle est ELLE. Plus besoin de passer par la mort pour comprendre cette évidence.
Nul besoin de défi pour exister.

Elle se demande comment elle va s'habiller pour le dîner. Certaines femmes se présenteront peut-être avec des robes de soirée noires à paillettes. Elle n'a pas envie de cela.

Elle se vêtira de sa robe de flanelle blanche à bretelles et relèvera ses cheveux auburn avec son peigne d'ivoire. On verra davantage sa tache de naissance qu'elle appelait les jours de cafard "la honte violette" ou "La Laide". Et alors ? Dans la chambre nouvelle, elle la voit comme la marque de son incarnation, le signe qui témoigne qu'elle est bien vivante.

Elle l'accepte.
Elle s'accepte.

Son corps sied à son âme et son âme sied à son corps puisque dans l'immense nuit secrète, avant d'apparaître à la première lueur, elle s'est choisie comme cela : yeux bleus, visage rond, petite, seins frêles, taille cambrée et cette tache au cou, cet astre indigo qui lui rappelle qu'elle fut tant d'autres "Elles-mêmes" !

Enfin, elle se présente,
ici et maintenant,
dans le présent
contingent

de cette chambre nouvelle
au bord de la mer,
face à ELLE,
toute simple

dans son absolue Vérité.

 

Géraldine Andrée

Journal de la Lumière

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