• Le chemin invisible

    Nous suivons tous un chemin invisible
    qui nous mène vers Demain.

    Nous avançons en tenant par la main,
    nos parents, nos enfants, nos petits-enfants.

    Nous avançons, en écrivant, en cuisinant,
    en cueillant des fleurs, en arrosant le jardin.

    Nous avançons, même immobiles,
    les yeux fermés, dans la lumière.

    Nous vivons tous,
    parce qu'il faut vivre,

    se dit-on,
    en suivant ce chemin invisible

    qui nous mène vers Demain
    dont on espère toujours

    qu'il sera fidèle
    au rêve ultime

    qu'on berce
    dans notre coeur.

    Nous allons plus loin
    chaque jour

    jusqu'à ce qu'on découvre
    que la destination

    de notre chemin invisible
    est un éternel

    Aujourd'hui
    et que notre seule destinée

    est de vivre,
    un pas à la fois,

    vers cet instant
    qui est là.

     

    Géraldine Andrée

  • Les retrouvailles

    Je dînais dans la cuisine de la maison disparue avec les amis de Jadis :
    il y avait là un moine, une jeune fille en robe médiévale.
    Nous ne parlions pas mais nous nous comprenions.
    Le soleil baignait le silence qui allait de Soi.
    On entendait seulement crépiter le pain coupé, chanter l'éclat vermeil du vin versé et, si nous prêtions l'oreille, danser dans sa robe de soie la brise qui se glissait comme une enfant espiègle par la fenêtre ouverte.
    Nous nous en irions, après le dîner, nous promener par les sentiers qui serpentent la colline d'Amance, main dans la main. Nous marcherions jusqu'à atteindre la corolle bleue, là, accrochée à l'encolure de la colline.
    L'on retrouve toujours, je crois, les âmes soeurs d'autrefois, même dans un rêve qui se dissipera ensuite comme un souffle sur l'eau de la mémoire.
    J'étais avec eux et mon ancien Moi, au coeur de la cuisine blonde de la maison disparue. 
    Nous étions ensemble, bien en Vie, après toutes ces vies où nous avions dû mourir et renaître.

    Géraldine Andrée

  • Neuf jours de sept gratitudes

    Merci,

    le soleil qui s'allume en chaque goutte de pluie ;
    l'encre noire sur la page blanche ;
    le rêve inattendu, surgi comme un oiseau dans l'ombre ;
    mes mains ouvertes sur la table et qui sont là, simplement disponibles, délivrées de l'intention de saisir la moindre chose ;
    l'odeur de menthe du bosquet ;
    la lumière d'été qui éclaire l'endroit où bat mon coeur ;
    mon souffle de chaque instant.

    Merci.

    ***

    Merci

    le vent dans mon dos ;
    le soleil frais ;
    la terre qui crépite sous mes sandales ;
    le nuage rond ;
    mes chevilles agiles ;
    mon coeur qui bat son rythme tranquille ;
    et ma rêverie fidèle

    de me guider
    toujours
    un peu plus loin
    sur le chemin
    du jour
    à vivre...
    Merci.

    ***

    Merci à Vous,
    tous les instants du jour
    pour Tout
    ce que vous m'avez apporté :

    toi, un pépiement de mésange bleue ;
    toi, des paillettes de soleil autour de mon chapeau ;
    toi, une goutte de parfum sur mon poignet ;
    toi, la rose de la glace sur son cornet ;
    toi, un morceau de salsa ;
    toi, une phrase essentielle dite sur un ton léger ;
    toi, la conscience profonde que mon dessein est inscrit dans la ronde du monde.

    A Vous,
    tous les instants du jour
    d'aujourd'hui,
    Merci.

    ***

    Merci, le Jour, d'être tel que tu es :
    unique dans ce que tu réalises
    pour Nous Tous :

    s'il pleut, de faire chanter les tuiles de la ville ;
    s'il y a du soleil, d'allumer des étincelles sur les brindilles ;
    si l'orage gronde, de faire galoper la crinière de la mer ;
    s'il gèle, de lustrer les lacs ;
    si une mauvaise nouvelle arrive à tire d'aile, d'ouvrir nos mains sur notre coeur pour le protéger de la future douleur ;
    si une bonne nouvelle survient comme une jeune pousse inattendue, de recueillir le rire qui déborde de nos lèvres ;
    et si rien ne pleure ou n'exulte, de diriger notre regard vers la page du ciel où la trajectoire d'un oiseau dessine peut-être notre dessein.

    Merci, le Jour, d'être tel que tu es
    car, lorsque je t'accepte ainsi,
    je me révèle telle que je suis,
    à la fenêtre de la Vie.

    ***

    Chaque jour est riche des noces de deux choses toutes simples, par exemple :

    le pain et la confiture,
    le poème et la lampe,
    le soleil et la mèche de Lise,
    l'iris et la lune,
    le silence et l'étincelle,
    le pétale et la goutte,
    la rame et le rêve.

     ***

    Sept choses qui valent sept fois rien et qui sont Tout :

    le fruit confit dans la mie ;
    la note en haut du clocher : il est une heure ;
    la perle retrouvée du bijou ;
    le fil du soleil avec lequel le chat joue ;
    la braise rouge qui se prolonge après le souffle ;
    les deux brins d'herbe à fleur de lèvres, nécessaires au passage de la source du chant ;
    l'ultime mot qui change tout.

    ***

    Je suis reconnaissante
    pour le jardin du soir
    qui repose
    dans la paume immense
    de l'univers,

    pour l'eau
    de l'arrosoir
    qui murmure
    à fleur
    de fleurs,

    pour le bleu
    que déversent
    les feuilles
    du chêne
    sur mes yeux,

    pour le rayon
    ultime
    qui entoure
    un mot
    de mon livre,

    pour le délié
    de ce nuage
    que trace
    une invisible
    main d'écolier,

    pour la traîne
    du paon
    qui se promène
    comme ma plume
    sur la page,

    et pour le sourire
    de cette fillette
    qui la suit
    à petits pas
    et s'exclame

    dans une phrase
    minime
    adressée
    à l'âme :
    C'est beau !

    ***

    Merci mes cheveux, qui apprivoisent le mouvement du vent !
    Merci mes joues, roses qui font fleurir les baisers !
    Merci mon nez, pour le souffle nécessaire à la poursuite de ma route de vie !
    Merci mes lèvres, par lesquelles passe l'eau !
    Merci mes oreilles, qui m'offrent dans la solitude le présent d'un battement d'ailes !
    Merci ma poitrine, écho de mon coeur !
    Merci mes mains, faites pour récolter !
    Merci mes bras, qui entourent mes récoltes !
    Merci mes hanches, que traverse l'onde de la musique !
    Merci, soleil rose caché, pour la conscience ardente que tu me donnes de ma féminité !
    Merci mes cuisses, qui renforcent l'élan de ma course quand je faiblis !
    Merci mes genoux, qui me permettent de m'adapter aux difficultés du chemin !
    Merci mes chevilles, de me porter avec souplesse sur les pierres !
    Merci mes pieds, d'obéir à ma volonté sur cette Terre !
    Et qu'importe où cette volonté me mène,

    merci, mon corps,
    d'être l'allié de mes expériences,
    maintenant et ici
    à chaque aurore
    de mes jours.
    Merci.

    ***

    Mon intention d'aujourd'hui

    fut de prêter attention.
    Même si je suis aussi petite qu'une brindille dans l'Univers, soulevée par la main du Temps,
    et de passage comme toutes les autres brindilles
    sur le chemin de la Vie,
    j'ai été attentive
    au soleil sur mes épaules,
    au bruit de mes pas sur la terre,
    à mon sang qui rosit ma peau à chaque instant,
    à mon coeur qui bat sans que je l'entende,
    à la force douce de mes bras,
    à la présence de mes paumes,
    au souffle qui me traverse et me nourrit.
    J'ai été attentive
    à mon intention de vivre,
    ici et maintenant,
    et je me sens ce soir grandie
    dans cet Univers
    constellé de brindilles.

    Géraldine Andrée

  • Le bon endroit

    Quand elle tourna la clé dorée dans la serrure et qu'elle ouvrit la porte, elle sut qu'elle était au bon endroit et que cela avait valu la peine de faire autant d'heures de route.

    La chambre était petite et simple : un lit et son édredon fleuri, une armoire et son miroir, une table ronde et sa lampe, un fauteuil et l'intuition des songes futurs.

    La porte-fenêtre, déjà ouverte, semblait l'attendre depuis le matin pour lui montrer le jardin vu de la terrasse et là, juste derrière les pins, le pouls de la mer.

    Assurément, elle serait bien.

    Elle se dépêcha d'ouvrir sa valise et, sans rien ranger, sans rien disposer, d'extirper son maillot de bain.
    Elle ôta sa robe de voyage et noua les rubans du maillot derrière son cou.
    Elle ne prit pas la peine de se regarder dans le miroir. A quoi bon ? Elle savait qui elle était et n'avait plus envie de plaire à personne.

    Elle avança ensuite très lentement vers la terrasse, pour savourer cet instant où elle rejoignait le paysage.

    Elle voulait prendre aussi le temps de voir le soleil baigner ses pieds, puis ses cuisses, son ventre et ses seins.
    En se souriant à elle-même, elle s'allongea sur le tissu rayé du transat.

    Elle se promit de vivre chaque jour d'instant en instant - pour le fruit qu'elle mordrait tout à l'heure au coeur, pour la première brasse qu'elle ferait dans la mer, pour les grains de sable qu'elle décollerait de la plante de ses pieds sur le seuil, pour la corolle éclose de ses mains qu'elle lèverait vers la lame blanche de la lune, avant que ne vienne la marée haute du sommeil.

    Toute cette semaine était à ELLE ! Une somme de sept jours plus inestimable que n'importe quelle richesse.

    Là, c'est sûr, elle oublierait l'amant qui l'avait tant fait souffrir et qu'elle n'aimait plus mais dont le souvenir la hantait sous la forme d'une culpabilité aiguë.

    Et pour s'apprivoiser à nouveau dans ce corps qui ne dépendait plus du regard de l'autre, elle compta ses grains de beauté. Un instant par grain. Elle estima le nombre qu'elle avait dans le dos qu'elle additionna à ceux qui étoilaient son ventre, sa poitrine, ses hanches. Toute sa peau était une nuit claire.

    Puis, elle passa sa main avec délectation dans ses bourrelets. Collines, vallées, virages et détours. Tout son corps était un paysage de promenade.
    Vraiment, nul besoin de miroir.

    Elle se regardait avec la paume de sa main. Et elle se plaisait, oui.
    Elle se trouvait parfaite dans son imperfection.

    Enfin, la mer l'envelopperait telle qu'elle était :
    constellée de grains de beauté,
    avec ses bourrelets,
    son passé de mal aimée,
    son histoire avortée.
    Chaque vague viendrait de l'infini pour la rencontrer,
    sur cette surface du monde,
    au bon endroit.

    Géraldine Andrée