• Je sais un pays

    Je sais un pays où, lorsque l'on revient, on retrouve les traces de pas de jadis sur le petit chemin, où l'on franchit le seuil avec son manteau glacé que l'on accroche ensuite sur le patère de bois comme lors des soirs neigeux de l'enfance.

    Doucement, on avance vers le coeur du silence que l'on éclaire avec la lueur toujours aussi rouge de la lampe ; on s'assoit dans le fauteuil en se frottant les mains et on se dit à soi-même puisqu'on est tout seul :
    "Je boirais bien un verre de vin."

    La lumière du feu que l'on a préparé avec les bûches argentées de La Saulnaie commence à se lever haut.
    Certes, il est bien tard... Trop tard, peut-être...
    Alors, l'âme s'égare en regardant briller les flammes,
    et bientôt, on n'est plus là. 

    On est entré en Soi.
    Je sais un pays sans géographie
    qui a pour nom
    Mélancolie.

     

    Géraldine Andrée

     

  • Emporter pour le voyage

    Emporter pour le voyage
    des souvenirs de poèmes, 
    de musiques et de rires.

    Devant le seuil
    de la grande porte,
    réciter par Coeur

    pour se faire
    reconnaître
    tel que l'on est

    des vers,
    des noms de fleurs,
    de plantes,

    d'arbres
    d'étoiles
    et de planètes.

    Chanter
    un petit air
    de Mozart

    ou de Beethoven
    en sifflotant
    comme en enfance.

    Savoir donner 
    une couleur
    à chaque étincelle

    qu'on a regardée trembler 
    en sa goutte 
    de rosée.

    C'est sans doute
    tout ce qui compte,
    tout ce qui importe

    pour le ciel immense 
    de notre passage
    en ce bas monde.

     

    Géraldine Andrée

  • Le numéro de téléphone

    J'ai retrouvé dans la poche d'une veste de l'ancienne saison
    le numéro de téléphone de La Maison.

     

    Zéro trois, quatre-vingt-deux, trente-quatre, dix, cinquante-deux.
    Il suffirait peut-être que je le compose

     

    pour que je retrouve la haie de roses,
    la véranda blonde des dimanches,

     

    les dalles fraîches sous mon pied nu à l'aube,
    la chatte qui se roulait dans l'herbe,

     

    et les livres de la Bibliothèque verte,
    et le bon temps qui s'attarde

     

    dans le bleu des vacances
    jusqu'au mois de septembre...

     

    Zéro trois, quatre-vingt-deux, trente-quatre, dix, cinquante-deux.
    Nous étions deux, nous étions quatre

     

    à rire, à pleurer, à vivre.
    Dix chiffres

     

    qui restent
    dans la poche d'une vieille veste,

     

    inscrits d'une main malhabile
    à l'encre noire

     

    sur du papier blanc jadis
    pour appeler une maison disparue,

     

    pour rappeler à Soi
    La Demeure qui n'est plus.

     

    Géraldine Andrée

  • Les cent choses que j'aime

    J'aime

     

    les arbres en fleur
    le chat noir qui dort sur la fenêtre en face
    le thé chaud à la cannelle
    l'odeur des oranges le matin
    la musique classique pendant la lecture
    le jus vermeil de la grenade
    les parfums des jardins mouillés
    l'encre bleue sur la page commencée
    le carillon de huit heures que je confonds avec un rêve
    l'étoile du Nord par le vasistas

     

    la constellation de la rosée sur les lilas
    le sucre roux que l'on saupoudre sur les crêpes de la Chandeleur
    le crissement des feuilles mortes sous les bottes
    le cornet gras de chouquettes entre les doigts avant le film
    la noix qui s'ouvre en craquant
    la pluie qui tombe dans la nuit
    la brume qui se lève prometteuse du bleu des cimes
    l'eau dans les paumes jointes un après-midi d'août en Andalousie
    le murmure de la fontaine derrière les arbres
    la couronne d'un soleil crépusculaire sur une croix dressée au bord d'un chemin flamand

     

    la théière chinoise de ma tante aujourd'hui décédée
    le givre sur lequel l'ongle peut écrire
    les parfums de la roseraie au tout début de juin
    une cuillerée de miel les jours de toux
    les yeux de l'animal sauvage qui fixent l'âme à travers les feuilles
    le rire du rideau de perles quand Julia paraît pour servir le client dans son épicerie sicilienne
    la voix de Julia qui éclate en mille étincelles sonores alors que l'on boit une courte tasse de son café fort
    la vague qu'un tremblement de l'azur annonce
    la lumière de cinq heures qui vacille doucement dans un canal de Bruges
    les pétales d'or du maïs grillé sur les braseros les soirs d'été au bord de la Mer Noire

     

    les prunes un peu ouvertes dans l'herbe
    au bout du doigt, la confiture encore chaude de reines-claudes
    l'île d'or de la lampe sur mon livre
    l'éclair bleu des mésanges dans le parc au petit matin
    le sable qui glisse dans mes sandales
    quelques gouttes en plein hiver du parfum Very Irresistible de Givenchy que j'ai acheté lors de mes vacances d'août à Majorque
    la collerette en chocolat de la religieuse
    mes chaussures neuves qui claquent au soleil 
    entendre sonner les cloches quand je passe sous la voûte de la cathédrale (leur écho heurtant la pierre m'envahit toute entière et me fait Résonance)
    un pain aux raisins artisanal mangé dans la rue les jours de marché

     

    le moment bleu, quand le jour s'affirme encore avant la nuit
    un concert de mon groupe préféré, Idan Raichel Project, sous les étoiles
    la stridulation des cigales lorsqu'on s'approche du Sud
    la mer qui bat derrière les pins parasols
    un air andalou quelque part à fleur de sommeil
    une toile d'araignée couverte de givre et qui brille dans le soleil
    entendre arriver l'ami derrière la porte encore close
    remonter l'horloge de mon grand-père
    porter à nouveau mon collier de perles que j'ai acheté au petit marché roumain, juste en face de l'hôtel, il y a dix ans, et qui me va comme un gant
    lire l'Anthologie complète de la Poésie chinoise en Pléiade quand il pleut

     

    fermer les yeux au soleil et voir derrière mes paupières une nuit d'or
    marcher sur les pierres baignées par l'eau des fleurs
    voir le jour d'été à travers les rais des persiennes quand je me lève
    écrire un poème qui vient à ma rencontre sans que je m'y attende
    entendre crisser pour l'apéritif le cornet de noix de cajou
    écouter Debussy quand l'orage tiède de juin s'annonce
    relire les vieux cahiers de mon adolescence et me demander si je suis restée la même sans obtenir de réponse
    voir un chat sortir d'une haie
    passer devant le pommier toujours bien rose au printemps
    imaginer que je vais prendre le premier train demain pour le Midi

     


    m'apercevoir que j'ai réalisé mon rêve écrit sur tant de pages : j'ai pris le premier train du matin qui part pour le Midi et le soleil touche mon épaule par la vitre
    suivre la lumière qu'emporte la rivière
    écouter cette note d'oiseau accrochée au bleu du soir
    manger une tartine dans les sous-bois
    enjamber un pont parmi les fleurs
    me pencher sur ce nénuphar qui frémit sous le rire de la fontaine du jardin de Godron
    croquer dans le coeur d'une pomme
    voir se délier au cours de la sieste un nuage blanc de beau temps
    garder un instant sur la prunelle l'éclat d'un papillon que j'ai croisé
    observer en silence tous les insectes et toutes les étincelles qui habitent l'herbe

     


    le reflet de la ville dans le verre de limonade
    la lueur d'une abeille qui traverse l'ombre du marronnier
    du vin rouge avec du fromage
    les poésies d'Emily Dickinson
    le virage qui révèle doucement le paysage
    le ciel rose du soir au-dessus des toits
    l'église derrière le chant de jonquilles
    les pétales de pissenlit dispersés par mon souffle dans le vent
    le murmure des feuilles partagé en silence avec une inconnue assise sur le même banc
    la roue multicolore du paon

     

    les variétés de verts quand l'arbre frémit sous le vent
    la lampe de l'ami qui brille au coeur du soir
    enfoncer mon index dans la mie tiède
    dessiner un autre alphabet sur le sable
    écouter bourdonner le sang de l'océan dans un coquillage
    manger la glace avant que son carmin ne tache mes doigts
    glisser mon carnet intime dans un panier d'osier, à côté de la serviette, de la bouteille d'eau et du goûter
    lire un livre à l'improviste sur une pierre ou une margelle
    voir le soleil aborder le balcon (enfin !)
    un papillon blanc qui monte jusqu'à mes yeux

     

     

    avoir les poches pleines de bonbons enveloppés dans du papier chantant 
    regarder briller la petite rivière La Griselle entre les arbres
    sentir mon coeur battre pendant que j'écris : rythme du sang et rythme de l'encre, même chose
    me promener sur l'odorant sentier après l'orage
    retrouver une feuille de la belle saison précédente dans la neige
    écouter les notes de pluie qui tombe sur les tuiles
    me pencher sur le lac où la forêt mire ses cheveux roux 
    téléphoner à ma meilleure amie, le dimanche, quand il fait silence
    être accueillie par un rayon de lune quand je rentre tard
    transformer chaque défi et chaque épreuve en poème

     

    Parfois, je ne peux pas mettre de complément au verbe J'aime.
    Je peux dire, bien sûr, que j'aime un beau tableau, un beau paysage, un beau poème, un beau bouquet de fleurs, une belle âme, la mer, la lumière...
    Mais j'aime dire souvent
    J'aime

    sans complément,

    vaste mer de lumière
    qu'est ce verbe
    qui s'adresse à tous les tableaux, les paysages, les poèmes, les bouquets du monde
    et les embrasse dans le bleu de l'aube
    pour en faire une seule
    et belle âme.

     

    Géraldine Andrée

  • La petite feuille de printemps

    La petite feuille
    de printemps
    avec les lettres
    de son alphabet
    personnel
    qui s'enchevêtrent
    et ses paroles
    sibyllines
    d'enfant
    qui servent
    de refrain
    au chant 
    du vent
    la petite feuille
    de printemps
    est le signe
    sans conteste
    qu'il existe
    plus grand
    et plus haut
    que Soi

    Géraldine Andrée