• Le secret

    Mon arrière-grand-père
    apparut
    dans mon rêve,
    derrière une haie de roses.

     

    Je passai ma main
    à travers la haie
    vermeille
    pour le toucher

     

    et j'entendis
    aboyer
    Loulou,
    son petit chien noir

     

    qui protégeait
    l'enclos
    comme si j'étais
    devenue

     

    une étrangère
    après tant d'années...
    Mon arrière-grand-père
    me chuchota

     

    entre les fleurs :
    Je vais confier
    à ton coeur 
    un grand secret :

     

    moi aussi,
    j'ai écrit
    lors de ma vie,
    ici-bas,

     

    des poésies
    qui ont constellé
    le ciel blanc
    de tant de pages...

     

    Je demandai
    à mon arrière-grand-père
    où il avait caché
    ces cahiers

     

    qui m'étaient
    depuis toujours
    inconnus,
    mais mon arrière-grand-père

     

    se tut
    en souriant...
    Et ce silence
    me parut immense

     

    comme le secret
    de l'éternelle
    nuit
    étoilée

     

    qui se cache
    derrière le soleil
    de chaque
    journée.

     

    Géraldine Andrée

  • Dix-sept ans

    Un matin, j'eus dix-sept ans.

     

    C'était un mois après la réussite de mon Bac de Français.

     

    Je me souviens de cet été-là : je portais une robe bleu ciel à bretelles. Il me semblait pourtant passer inaperçue.

     

    Je mettais aussi du maquillage bleu sur mes cils, pas trop pour "ne pas faire vulgaire". Comme j'avais encore les cheveux longs, je les réunissais en une queue de cheval surmontée d'un chouchou rose.

     

    J'allai en vacances dans la maison de mes cousins à Sallanches. Ceux-ci m'ignoraient. Ils me préféraient le foot, les filles et les copains.

     

    Je me rendais, en revanche, aux environs de midi, au marché d'Annecy avec ma tante. Nous rentrions, les bras rempli de cagettes de melons gris et de pêches brunes.

     

    Un jour, ma tante me photographia au pied de la montagne de Cordon. Un rayon de soleil me cache un peu. C'est donc bien moi, cette silhouette si frêle au pied du rocher pointu ?

     

    Il plut beaucoup, l'été de mes dix-sept ans. J'entendais sur les tuiles de la mezzanine le fracas des orages ou le tapotement léger des cent mille doigts de la pluie qui me maintenaient éveillée la nuit et songeuse la journée.

     

    Je m'ennuyais, là-bas, les après-midi de mauvais temps. Alors, je composais des poèmes dont je n'étais jamais satisfaite. Et je raturai les pages de mon cahier neuf que j'avais acheté dans l'épicerie aux rideaux de perles. J'arrachai aussi quelques pages en me souciant "que cela ne se voie pas" et au bout de l'effort d'écriture, je me sentais triste de ne pas avoir fait de ce cahier neuf "un beau recueil de poésies". J'éprouvai l'envie immédiate d'en acheter un autre qui subissait le même sort.

     

    Sur le bureau de bois était posé un livre épais et jaunâtre vers lequel je revenais toujours et que j'avais emprunté dans la bibliothèque de ma ville natale : "Les Chansons et Les Heures de Marie Noël". Dans la Préface qui me paraissait à maints égards obscure, j'avais lu que Marie Noël était "une poétesse de coeur".

     

    Et pendant que mes cousins riaient fort et enlaçaient des filles en buvant de la grenadine et du coca dans la cuisine, je rêvais d'être Marie Noël.

     

    Écrire comme elle Mes Chansons et Mes Heures, Le Rosaire de mes petits bonheurs.
    Qu'à la fin de mon oeuvre, on eût dit de moi : "Elle est une poétesse de coeur".

     

    Mon coeur ? Il me rappelait très fort sa présence, en battant comme un tambour de fête, au point parfois de m'assourdir...
    Et alors, ce qu'il avait à me dire,
    à me crier, à m'écrire
    passait pour moi inaperçu.

     

    Géraldine Andrée

  • L'insouciance de là-bas

    J'étais si insouciante là-bas
    Je me souviens
    Mon rire longue
    rivière traçait son chemin
    à travers le monde
    qui s'offrait à moi sans défiance
    J'étais aussi légère
    que l'insecte qui interrompt
    pendant quelques secondes
    son vol pour se laisser porter
    par le souffle de la lumière
    Je sautillais
    de chance en chance
    comme la brindille 
    brille dans sa course
    de trèfle en trèfle
    J'étais la voix contenant
    tous les murmures du jour
    qui recouvre l'herbe

     

    Il y eut des heures
    de chagrin bien sûr
    le frisson des nuits de fièvre
    les boutons brûlants de la varicelle dans la gorge
    les incendies rouges des orties sur les jambes
    l'amie perdue l'exclusion de la ronde
    le goûter souillé de terre les cahiers mal notés
    la punition de l'ombre alors que l'été éclatait derrière les persiennes
    le pouce dans la bouche le visage tourné vers le silence
    Je vivais l'instant de ces douleurs
    la douleur de ces instants
    sans les redouter sans les regretter
    pourtant
    car une fois qu'ils s'étaient enfuis
    à jamais

     

    je déliais le fil 
    de mon cerf-volant
    qui voguait loin 
    voile ardente dans le bleu de l'espace
    et qui me revenait fidèle et tremblant
    sur mon coeur
    comme un oiseau apprivoisé
    Quelle insouciance là-bas
    au pays de jadis
    Je donnais d'un seul
    geste à la Vie 
    tout son élan
    et c'était moi qui me sentais cerf-volant
    librement confié au désir de l'air
    au gré du temps

     

    Géraldine Andrée

  • Sans titre

    Je me suis 
    toujours
    demandée
    ce que deviennent
    une fois tus
    à jamais

     

    le dernier grelot
    du carillon
    la note suprême
    du morceau de piano
    le mot ultime
    du poème

     

    Se laissent-ils
    recouvrir
    par les plis épais
    du noir silence 
    Je pense
    avec espoir

     

    que le dernier grelot
    a rejoint
    la ronde initiale
    du monde
    qui enfante
    les heures futures

     

    que la note suprême
    du morceau de piano
    a éclos
    dans l'âme de Mozart
    ou de Beethoven
    jusqu'au concert suivant

     

    et que le mot ultime
    du poème
    s'allume dans la voix
    de feu mon grand-père
    qui me parle en secret
    depuis la haute enfance

     

    Je pense
    que tous ces pétales
    sonores
    emportés à jamais
    par le souffle
    du temps

     

    nous reviennent
    encore
    à n'importe quel
    instant
    tant 
    que nous nous sentons

     

    éternellement
    vivants

     

    Géraldine Andrée