• La feuille et le Bouddha

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    Une feuille
    détachée
    de l'arbre
    je ne sais

    depuis quand
    chatouille
    le ventre
    de l'éternel

    Bouddha
    qui ne rit pas
    mais sourit
    depuis toujours

    Pauvre
    feuille
    de la saison
    passée

    qu'une rafale
    balaiera
    bientôt
    et perdra

    quelque part
    dans le jour
    Mais pour
    l'instant

    la feuille
    est là
    et chatouille
    le ventre

    du Bouddha
    Seule
    vérité
    plus tard

    envolée
    qui demeure
    cependant
    à cette seconde

    où je pose
    mon regard
    sur le sourire
    du Bouddha

    détaché
    du chatouillement
    de la feuille
    et méditant

    sur ce monde
    qui s'agite
    en ce moment
    sur le ventre

    de l'univers
    comme une feuille
    détachée
    par le temps

     

    Géraldine Andrée

     

  • La chambre de Josette

    Je cherche
    dans mon souvenir
    la chambre de Josette :
    Où était-elle ?

    Etait-elle là-bas,
    brûlante 
    au nord 
    de ce long couloir

    éclairé 
    par les étoiles 
    qu'allumait 
    le balancier d'or ?

    Ou était-elle
    du côté
    où se lève
    la lumière d'été,

    tout à l'est,
    chambre éclatante
    comme une mariée
    à l'aurore de ses noces ?

    Je crois
    qu'elle était plutôt
    du côté
    du jardin bleu,

    au sud
    du temps
    qui se repose
    un instant...

    Quand les fenêtres
    étaient ouvertes,
    souviens-t-en,
    on sentait monter

    les parfums
    des feuilles
    de la vigne vierge
    qu'entouraient

    les flammes
    follettes
    des abeilles...
    Et les roses,

    lorsque sonnait 
    l'heure
    de la sieste,
    inclinaient

    leur ombre
    sur chaque chose
    dont on voyait
    transparaître

    en une frêle
    seconde
    l'âme
    bien éclose.

    C'est là,
    oui,
    qu'elle devait être,
    la chambre de Josette.

    Une voix,
    parfois,
    me hante
    avec son murmure

    qui me répète :
    Peut-être,
    mais comment en es-tu
    si sûre ?

    Pour ôter ce rideau
    qui cache
    la porte
    de mon souvenir,

    je m'empresse
    de lui répondre :
    Peu importe
    où cela doit être !

    La chambre de Josette
    était toujours 
    du côté
    où l'on entend

    respirer
    aujourd'hui 
    encore
    dans une étreinte

    secrète
    cette journée
    fiancée
    au monde

    qui passait
    autour d'elle
    un anneau
    de soleil...

     

    Géraldine Andrée

  • Le Crève Coeur

    Je me souviens de la pente qui menait au Crève Coeur, terrasse où bourdonnaient les parfums des herbes et des fleurs, surplombant un pays de charbon et de minerai. Je me souviens : le soleil sur le visage, les paillettes du matin qui tressautaient à la pointe des cils.

    Je me souviens des coups de pédale, de la force dans les hanches, de la volonté dans les genoux. Il fallait se mettre debout sur sa bicyclette pour vaincre à la fois l’inclinaison et la lumière. Puis, un rideau d’arbres offrait sa fraîcheur bleue pour récompense.

    En haut, c’était la rumeur de source du silence. J’entends encore son bruissement malgré le temps passé. Des couverts tintaient. Le restaurant se préparait pour accueillir les clients de midi. Un chat somnolait entre deux pots de roses, un oeil ouvert, l’autre fermé.

    Je revois, là-bas, le pressoir à raisin : autrefois, les jeunes gens trempaient leurs bras dans le sang mauve des vendanges. Le soir, on devait accrocher des lampions aux branches tout autour du muret et on dansait. Je me souviens que je songeais à l’écho des pas à jamais muet sur les dalles de pierre.

    Un jour, je me suis adossée, vêtue d’une robe de flanelle fleurie, contre le pressoir. Mon père m’a prise en photo. Qui étais-je à cette époque ? La même qu’aujourd’hui ? Une autre ? Il me semble que je suis loin quand je me regarde, loin de l’objectif et de moi-même à présent.

    Et celle qui donnait de l’élan à sa bicyclette en appuyant violemment sur la pédale pour arriver à bout de force au bout de la pente du Crève Coeur, celle qui entendait les marteaux de son coeur sous son sein dont la rondeur commençait à peine à lui devenir familière, celle qui sentait la promesse des courbatures envahir ses membres, celle qui perdait parfois ses repères quand le soleil alternait avec l’ombre au point de rompre son équilibre et de redresser le vélo au dernier moment, celle qui se sentait ivre de liberté et de fatigue, celle qui léchait le sel de sa sueur à fleur de lèvres et qui ne pouvait faire autrement que de laisser l’échancrure de sa robe s‘ouvrir davantage du fait du mouvement de ses épaules ? Qui était-elle?

    Est-ce vrai que j’étais celle-là ?

    Peut-elle me faire boire aujourd’hui à l’eau de son innocence ancienne qui sourd de son coeur, comme jadis, quand j’approchais de ma bouche la gourde étincelante devant ce paysage que je dominais ?

    Remonterai-je un jour la pente du soleil ?

    Je ne me souviens plus quand je l’ai dévalée pour la toute dernière fois. La descente paraissait tellement facile qu’elle en était dangereuse.

    Une ivresse qui vous entraînait au-delà de vous-même.
    Il fallait freiner pour ne pas passer de l’autre côté du guidon, ce vif-argent à dompter.

    La lumière était plus douce, d’une suavité qui vous attristait un peu.

    Mais la joie de la descente était la plus forte. L’entrain de la pente et mon rire retenu me creusaient le ventre.

    J’avais seize ans, peut-être. Je ne confondais pas alors le rêve avec l’espoir car je tenais pour acquis que mes rêves vivraient.

    Elle remonte à si loin, cette chevauchée de la pente du Crève Coeur, que m’en souvenir équivaut à sentir monter en moi une fêlure qui gagne mon coeur. Et une source en sort, mot après mot, sans se tarir encore.

     Géraldine Andrée

     

  • Si tu es d'accord...

    Alors,
    tu es d'accord ?
    On s'en irait tôt
    prendre

    un bain 
    de bleu et d'or
    quand il fait encore
    bon...

    On s'allongerait
    là, juste
    à fleur
    de cette vague

    qui s'élance
    déjà
    telle
    une sylphide

    dans mon rêve
    et entoure
    nos jambes
    de sa dentelle

    blanche,
    puis je compterais
    les grains
    de beauté

    qui constellent
    tes épaules
    avant que je ne sente
    battre

    le pouls
    de la lumière
    derrière
    mes paupières.

    On se lèverait
    à l'heure
    le soleil
    sonne haut

    dans le ciel ;
    on plierait
    nos serviettes,
    les lèvres

    muettes,
    et on s'en retournerait
    à pas lents
    dans l'ombre

    de la chambre...
    Là, couchée
    au bord
    de notre lit,

    ce bateau
    immobile,
    je verrais luire
    en tremblant

    sous la lueur
    de la lampe
    des grains
    de sable,

    des gouttes
    d'eau
    que je nommerais
    en parfait

    accord
    avec mon coeur
    "étoiles
    de ta peau",

    juste 
    à fleur
    de mon sommeil
    contre lequel

    bat
    toujours
    la veine bleue
    au sang

    d'or
    de ton cou,
    fidèle
    pouls

    de mes jours...
    Alors,
    on s'en ira tôt,
    si tu es d'accord...

     

    Géraldine Andrée