• Au coeur du désert de l'Atacama

    Il est, dans les baraques des anciens camps de concentration de Pinochet, au coeur du désert de l'Atacama, des cuillères suspendues à de longs fils, toutes les cuillères que les prisonniers possédaient pendant leur détention - chaque prisonnier, une cuillère qu'il remplissait de pâle soupe à l'eau.

    Lorsque le vent s'engouffre dans les baraquements, ces cuillères tintent ensemble, se frôlent, se touchent, se heurtent parfois et cette chorégraphie crée une musique aussi cristalline qu'un rideau de perles soulevé par une main invisible. 
    La musique ne cesse pas, ne cesse jamais car le souffle du vent est éternel dans l'immense désert de l'Atacama.

    A chaque instant, une note.
    A chaque note, un instant.
    Une seconde qui succède au carillon d'une autre seconde, accrochée à une corde.

    Les cuillères des prisonniers de l'Atacama, couvertes de poussière blanche et suspendues pour toujours à de longs fils, doivent tinter à ce moment précis où je vous écris.

    Elles sont comme ces étoiles éteintes dont la lueur nous parvient encore.

    Saisies par des mains qui ont disparu sous le sable du désert, elles constellent le temps de leur chant pour qu'on se souvienne.

    Il faudrait les appeler comme les astres dans le ciel.
    Donner à chaque cuillère qui lance son éclat de rire dans le désert
    le nom de celui qui l'a portée en tremblant à ses lèvres: 
    Pedro, Jose, Salvita, Lorenza, Lorenzo, Saavedra... 

    Il y aurait ainsi une grande constellation à écouter sur la terre.

    Mais la mémoire humaine n'existe pas dans le désert de l'Atacama.

    Alors, ce sont les choses qui se souviennent des hommes
    et qui, telles des petites filles jouant entre elles, 
    nomment les absents par des notes.

    Géraldine Andrée

  • L'oiseau de la véranda

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    J’ai recueilli,
    quand j’étais petite fille,
    un petit oiseau.
    C’était un oiseau commun,
    un merle brun.
    Il tremblait, un jour de givre,
    d’épuisement et de froid
    sur l’escalier de la véranda.

     

    Il me faudrait
    lui réapprendre à vivre.
    Alors, j’ai fait de mes mains
    un brancard provisoire,
    puis je l’ai couché
    dans une boîte à chaussures
    avec de l’ouate douce
    pour couverture.

     

    Patiemment,
    j’ai ouvert son bec
    afin d’y déposer
    quelques gouttes d’eau
    et des miettes
    de pain
    ramassées
    sur la nappe du dîner.

     

     

    L’oiseau est devenu
    mon ami.
    Chaque matin et chaque soir,
    ses yeux,
    deux perles noires,
    me fixaient.
    Enfin, j’étais quelqu’un
    digne de confiance

     

    pour quelqu’un
    d’autre :
    l’oiseau,
    mon hôte.
    J’aurais souhaité
    que cela demeurât
    toujours ainsi.
    Mais un jour,

     

    alors que le temps
    s’était adouci,
    j’ai entendu palpiter
    sous le toit :
    l’oiseau
    de la véranda
    recommençait
    à voler !

     

    J’ai fait comme si
    l’événement
    ne s’était pas produit,
    comme si
    l’oiseau
    faisait une bêtise
    et je lui ai montré
    sa place,

     

    la boîte 
    remplie
    d’ouate grise.
    Mais les battements
    d’aile
    du merle
    étaient prompts
    et vifs.

     

    L’oiseau
    se cognait
    désormais
    aux vitres.
    Où partirait-il ?
    Seul l’azur
    connaissait
    la réponse.

     

    Et cela me rendait
    triste.
    Pourtant, je savais
    que l’oiseau ne renoncerait pas,
    et qu’à force
    de vouloir le garder pour moi,
    mon petit ami se tuerait
    contre la véranda.

     

    A regret, j’ai ouvert
    la fenêtre
    et dans un froissement
    de soie,
    l’oiseau
    a jailli,
    libre,
    dans la lumière !

     

    Je n’ai plus jamais
    retrouvé
    le petit merle.
    J’ai rangé
    dans l’armoire
    la boîte
    remplie
    d’ouate grise.

     

    D’autres oiseaux perdus
    sont venus
    habiter, depuis,
    mon cœur :
    Louise, Maria, Berthe,
    Odile, Alain, Annie,
    Ô tremblants
    souvenirs !

     

    Je les ai ranimés
    avec mes mots
    et mes larmes.
    Mais les noms de ces êtres chers
    en reprenant
    de la vigueur
    se cognaient violemment
    à mon cœur.

     

    Là aussi, j’ai dû
    ne pas les retenir,
    les laisser partir
    vers l’azur
    de leur vie nouvelle.
    Pour les rendre libres
    de voler à tire d’aile,
    il m’a fallu lâcher prise,

     

    refermer à jamais
    le couvercle
    sur ma mémoire
    qui voulait les garder captifs,
    tant que durerait l’hiver
    de ma vie,
    tels des oiseaux
    dans de l‘ouate grise.

     

    Géraldine Andrée
    Souvenirs

  • A l'écoute du jour

    Quand j'étais petite, il m'arrivait souvent de me réveiller à l'heure de l'aube qui allumait des roses sur le lit.
    Je me levais alors, les cheveux encore emmêlés, les yeux voilés par mes rêves et j'allais vers la fenêtre entrouverte.
    La chaleur de la nuit était vaincue. L'air enfin était doux, apaisé comme un souffle qui reprend son cours après le tambour de la fièvre.
    J'approchais mon oreille des persiennes.
    Et j'entendais l'eau du robinet gris qui tintait dans l'arrosoir de Denis, le soupir de contentement de l'herbe rafraîchie, le bourdonnement du frelon sur la feuille de vigne, la brise qui remuait ses mille corolles pour accueillir la première note du carillon de l'église, le silence des collines accrochant son écharpe de soie aux branches des frondaisons ;
    et plus loin, plus haut, le murmure de la cascade comme une annonciation dans ma paume. Nous la rejoindrions bientôt, peu avant la lumière de midi, enserrant dans la corbeille de nos mains un panier rempli de pains, de gâteaux et de fruits rouges.
    Quand j'étais petite, j'approchais toujours ainsi mon visage 
    pour entendre battre le coeur du jour.

    Et la patience me comblait telle une coupe pleine,
    puisque j'étais certaine 
    que la joie de chaque instant 
    promis par ce jour d'été

    naîtrait à la bonne heure,
    quand le temps en sonnerait le tour,
    et ce serait tant de joies jumelles
    que, pour les compter, il faudrait que je penche,

    le soir,
    avec patience, 
    mon visage 
    sur mon coeur.

    Géraldine Andrée