• Le rendez-vous

    J’ai rêvé à l’aube que j’étais au rendez-vous, à ce rendez-vous dont je n’ai pas été informée en réalité, ce rendez-vous ultime où tu allais partir.
     
    Dans mon rêve, j’étais là - à temps. Je revois le couloir jaune de la maison de retraite, éclairé par les néons, même en plein jour. Tu étais allongée sur ce lit blanc ; des tuyaux t’aidaient à respirer ; parfois, un spasme dérangeait ton souffle qui cavalait pendant de longues secondes puis reprenait son rythme avant de s’affoler de nouveau par saccades. Je ne te reconnaissais pas. Ton teint était cireux. Tes yeux regardaient quelque chose que je ne voyais pas. Tu étais presque partie, déjà. Mais j’étais là.
     
    Puis ton visage a changé, comme si l’on m’offrait un autre miroir, et je retrouvais ton visage de toujours, celui que tu as eu toute ta vie, avec ses pommettes rouges et ses yeux en amande. Tu riais, de ton rire habituel de source, et tu me disais :
     
    - Il était temps ! Je ne tenais plus !
     
    Tu as pris ma main que tu as posée sur ton front, encore mouillé de sueur. Par ce geste, j’étais absoute d’une faute commise à mon insu.
     
    Je pouvais être tranquille. Le rendez-vous était honoré. Ce rêve m’avait permis de revenir sur mes pas dans le couloir du temps.
     
    Tu es partie un mardi de juillet à l’aube, à l’heure où les gens se réveillent. 
     
    Dans les livres ésotériques, il est dit que les absents sont parfois plus présents qu’au temps où ils étaient là. Je veux bien y croire. La maladie avait voilé ton regard ; et tu ne voyais plus les feuilles argentées, la tache bleue de l’étang que l’on pouvait contempler de la fenêtre de ta chambre. Tu n’étais plus au rendez-vous de chaque jour.
     
    Maintenant, il paraît que tu peux être là, tout le temps. Même si je ne te vois pas, tu vois, toi, la nappe où fleurit un soleil roux, le tableau d’un jardin où je ne suis jamais allée, accroché au miroir de ma cheminée, la lampe à la corolle de dentelle sous laquelle je lis souvent, la robe que je porte, les reflets de mes cheveux après le bain. Tu sais tout ce que je fais - quand j’écris par exemple ou que je me verse un thé.
     
    Tu es présente mais pour moi, tu demeures l’éternelle absente. Si je voulais prendre rendez-vous avec toi, il faudrait que je passe de l’autre côté et cela, ce n’est pas possible ; j’ai trop de choses à accomplir avant d’honorer mon engagement. Ce n‘est pas l’heure.
     
    En attendant, je suis très en colère contre ces gens qui ne m’ont pas informée que tu étais sur le point de t‘en aller. Mais à quoi bon ? Peut-être que cela n’a aujourd’hui plus aucune importance car tu as, je pense, la faculté d’être au rendez-vous de chaque instant de ma vie 
    - il suffit que je t’appelle en silence-, 
    même si on me dit : 
    « C’est trop tard. Elle est partie. » 
     
     
    Géraldine Andrée

  • La romance et la mer

    Elle a commencé à écrire tôt, à l’heure où la brume se déliait en longs filaments  et offrait à ses yeux le cadeau d’un bleu brillant telle l‘étoffe d‘une robe neuve. 

    Le soleil demeurait au bord de l‘eau ; bientôt il s‘y baignerait complètement mais il n‘était pas encore temps.

    Elle a arrosé les jasmins, comme tous les matins, puis elle a déplié la chaise et a essuyé les gouttes de rosée marine qui constellaient la toile rouge sur laquelle elle s’est ensuite assise.

    Elle a ouvert le cahier à la page du jour précédent ; elle a repris l’histoire de Géraldine et d’Yves, l’amant infidèle. Elle a dévidé, croisé, décroisé les fils de leurs rencontres, de leurs silences, de leurs secrets. Elle imposait impitoyablement à Géraldine les épreuves du mensonge, de l’attente ardente et de l’aveuglement. 

    Et la mer berçait de son souffle régulier, de sa puissante pulsation, cette douloureuse romance. Le noir de l’encre étincelait sous la pointe de la plume d’argent ; mot après mot, elle avançait. Le chat est venu à pas muets ; il a sauté sur ses cuisses puis s’y est lové. Elle le sentait ronronner contre sa peau et il lui semblait que ce ronflement irradiait jusqu'à son ventre pendant que la mer déroulait inexorablement sa rumeur.

    Elle a mesuré combien l’heure avait tourné quand le soleil, plus chaud, plus sévère, fit perler des gouttes de sueur entre ses seins. Un bleu absolu sonnait contre la surface de l’eau. Ses tempes cognaient et l‘écho de toute cette lumière se répercutait sur ses paupières. Il lui était difficile désormais de poursuivre car le jour était mûr. A midi, il éclaterait, répandant partout une eau d’or qui rejaillirait sur les pages du cahier. Elle n’ignorait pas que le blanc de ce qu’elle n’avait pas encore écrit s’apprêtait à l’éblouir. 

    Elle s’est résolue alors à se lever, à interrompre la sieste du chat et à le chasser sans remords. 

    C’en était fini.

    Elle a rejoint, un peu ivre, la porte-fenêtre. Les dalles brûlaient ses pieds nus. Comme la douce chaleur de l’aurore l’avait trahie, en s‘effaçant ainsi derrière cette clarté insolente au zénith! Après qu’elle est entrée, elle a fermé les persiennes et a ouvert un fruit dont elle a bu le jus au cœur comme s’il avait été une fontaine.

    Elle avait laissé le cahier là-bas, au-delà du seuil, sur la petite table ronde au centre d’une immense corolle de soleil. Le vent feuilletait sûrement quelques pages. L’encre était sèche à chaque mot, à chaque ligne. C’est en prenant conscience de telles traces qu’elle a su qu’il était tard.

    Les enfants de Magdalena étaient sur le point d’arriver ; la source insouciante de leurs histoires et de leurs joyeuses disputes l’entraînerait malgré elle jusqu'à la plage. Et pendant toute une après-midi, dans la ronde de l’ombre, entre rêves et châteaux, elle oublierait le cahier secret de l’aube et cette femme cachée, Géraldine la trompée, la Géraldine la trahie - qu’elle avait été il y a de cela quelques années, et à laquelle elle se voulait désormais fidèle, chaque matin - 

    l’invitant en guise de revanche 

    à raconter silencieusement sa sombre romance, 

    au rythme de la mer qui s‘allongeait toujours un peu plus à chaque instant, 

    en respirant.     

    Géraldine Andrée

  • Originel

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    Il n'est
    ni de première,
    ni de dernière
    vague dans la lumière.
     
    Il est
    un souffle
    unique
    qui se déploie
     
    et nous inonde,
    venu
    de la gorge profonde
    du monde.

    Géraldine Andrée
     
    Photographie : amicalement envoyée par Martine Madelaine Richard
    http:// martinemrichard.fr/blog/
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    La baie d'Arcachon