• Les petites filles modèles 3

    Il y eut tant de jours et tant de nuits!
    Et pourtant, les feuilles du jardin font toujours le même bruit:
    c’est un lent froissement lorsque le vent les traverse, comme une robe de soie ouverte sous une violente caresse.
    Souviens-toi: à l’époque où vivaient Françoise, Jeanne, Rolande et la riante Annie, on entendait entrer par les fenêtres des chambres ce joyeux chiffonnement.
    Les souffles de Françoise, Jeanne, Rolande et Annie ont cessé.
    Leurs robes reposent, soigneusement repassés et pliées dans la nuit.
    Mais les feuilles s’offrent toujours aux mains de l’air d’été avec le même halètement.
    Il y eut tant de jours et tant de nuits!
    Et pourtant, le temps respire comme un adolescent.

    Géraldine Andrée

  • Les petites filles modèles 2

    J'ai fait aussi une pneumonie à l'âge de huit ans. Mais je ne me souviens plus vraiment des symptômes de cette maladie; je ne me souviens pas de la fièvre qu'elle provoqua.

    Ce dont je me souviens en revanche, c'est du bonheur de ces après midis où, pendant que mes camarades étaient à l'école, je m'asseyais sur le grand fauteuil du salon, un coussin calé contre mon dos, et où, tout en piochant des bonbons de réglisse dans un sachet bruissant, je lisais les oeuvres de la Comtesse de Ségur.

    Le silence coulait sur les pages; le coeur de l'horloge battait paisiblement. La lumière du jour s'attardait sur les bras du fauteuil et c'est comme si une longue mèche blonde avait été accrochée malicieusement par le temps au tissu de velours. On était au début du printemps.

    La reliure des livres de la Comtesse paraissait très ancienne: la couverture était épaisse, les feuilles un peu jaunes, l'encre sentait fort et les dessins ressemblaient aux peintures de Greuze.

    Que sont ces livres devenus? Je ne sais.

    Mais je me souviens combien ils me rendirent heureuse.

    Et je songe parfois que je devais vivre cette maladie

    pour retrouver sur le velours du fauteuil quelques cheveux de soleil

    que déposaient parmi leurs jeux, jadis, les petites filles modèles.

    Géraldine Andrée 

  • Les petites filles modèles 1

    Quand j'étais enfant, Sophie me faisait peur. Je ne voulais certainement pas lui ressembler. Il me paraissait, en effet, qu'elle seule était la cause de ses malheurs par ce qu'elle était fondamentalement: une petite fille désobéissante.

    Je préférais de beaucoup Camille et Madeleine. Elles me rassuraient: si je m'appliquais de toutes mes forces à les imiter, aucun mal ne m'arriverait. La preuve: elles étaient justes, calmes et bonnes; elles faisaient tout ce que leur mère leur disait; comment la Vie pouvait-elle avoir une raison d'être cruelle envers Camille et Madeleine qui étaient si raisonnables?


    Puis le temps a passé. J'ai vécu mes propres aventures, très loin de celles de Sophie, Camille et Madeleine. Mais le modèle des deux petites filles était inscrit en moi. Et j'ai découvert que la Vie pouvait être cruelle, même -et surtout- si j'avais été raisonnable. J'ai appris, à mes dépens, que le comportement de ces deux sages fillettes n'était pas si louable que cela: qu'à toujours approuver des règles rigides, elles manquaient singulièrement de compassion pour la "différence" de Sophie et que jamais elles ne se ralliaient à leur amie. Elles pouvaient être très mauvaises, elles aussi, et d'un mal pire encore que celui dit scandaleux de la désobéissance: il s'agit du mal quotidien de la servilité aimable qui a réduit au mutisme tant de générations de femmes.


    Peu à peu, j'ai renoué avec la sagesse de Sophie qui consiste à suivre le mouvement naturel d'une douce folie. Quand il m'arrive de dire non à des exigences immorales cachées derrière des normes, c'est Sophia qui voit clair et se rebelle. Quand je me sens libre d'agir pour moi-même en dépit du regard désapprobateur de certains, c'est Sophia qui me donne l'élan de son courage. Quand je quitte une assemblée où les discours ne m'apportent rien, quand je marche dans la rosée du matin, délivrée de la peur d'être punie par un rhume, quand je mange ma glace si longtemps que celle-ci fond, dégouline et tache ma robe, j'entends Sophia rire depuis son jardin.


    J'ai désavoué Camille et Madeleine.


    Et lorsque je trouve parfois que la Liberté est difficile à vivre, j'imagine que je prends la turbulente Sophie par la main et que l'on court très loin,

    si loin que l'espace connu qui nous sépare de la Maison est irrattrapable et que l'on découvre un autre espace:
    celui qui s'étend, infini, de l'autre côté de la ligne d'horizon.

    Géraldine Andrée

  • Lucidité

    Moi,
    je me trouve très bien
    comme je suis:
    j'aime ma fragilité, ma faiblesse, mes manques.
    Et si pour certains,
    ce sont de profondes insuffisances,
    eh bien,
    ce que je suis
    à moi
    me suffit.
    Et que vive
    la Vie!

    Géraldine Andrée

  • Les marrons chauds

    Alors que l'auréole d'un souffle tremble des lèvres aux doigts,
    il est une autre fumée qui s'élève:
    celle du poêle à marrons.

    Au milieu du ronflement incessant des voitures, éclatent en secret de petites étoiles rouges quand les marrons sont retournés.
    Au fur et à mesure que l'on se rapproche du brasier, on les entend chanter.
    L'attente est longue, certes, mais l'on n'éprouve aucune impatience
    parce que l'on se sent témoin de la douce incandescence du temps.

    On reçoit d'ailleurs avec regret le cornet de papier entre les bras, car il semble que l'on berce contre soi, au rythme de la marche, le frêle poids de ces instants éteints qui crépiteront peut-être une ultime fois, dans le souffle blanc du froid,
    lorsqu'on les portera des doigts aux lèvres.

    Géraldine Andrée  

  • Bleu Nuit

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    On a rangé le dernier couvert.
    Les voix s'éloignent. Les portes se ferment.
    Je retrouve, dans l'ombre, la chambre calme.
    Plus rien, enfin
    -pas le moindre éclat de rire, pas la moindre lueur d'abeille, pas le moindre picotement de blé, même pas le signe d'un doigt sur l'onde-,
    ne me distraira de ma pensée pour toi.
    Je n'ai plus à regarder quiconque, ni à lui répondre.
    Ma chemise sent bon la violette.
    Je m'allonge sur la couverture piquetée de fleurs rouges.
    Je joins mes mains derrière la tête.
    Et je souris à ce songe où tu t'approches sans que tes pas ne fassent de bruit.

    Comme des yeux ouverts,
    bleue sera la nuit.

    Géraldine Andrée

    Tableau de Klimt

  • Sans titre

    Dans la chambre bien close sur le silence,
    alors que la fièvre cogne tes tempes,
    le radiateur ronronne,
    un pigeon roucoule derrière les persiennes,
    une voix au troisième étage
    croise une autre voix.

    Tu entends tout cela depuis toi-même.

    Dans la chambre dont le silence
    te semble sans remède,
    le temps,
    en passant,
    bat comme
    ton sang
    .

    Géraldine Andrée  

  • Une voix de l'autre côté du temps

    Une voix me parle de l'autre côté du temps.

    Elle répond aux questions qui naissent silencieusement en moi, et parfois, me donne même la solution dans l'instant précédant le problème.
    Ses réponses sont réconfortantes par leur concision.

    Je m'étonne souvent que ses conseils soient si clairs et une partie de moi, qui ne peut s'empêcher de douter de la joie de certains miracles, ricane:
    -En vérité, c'est trop simple! Ce que toi, tu énonces avec évidence ne s'adresse pas à moi!

    Alors, la voix se tait; elle s'endort quelque part en moi, dans une de ces chambres que, moi-même, je ne connais pas.

    Mais quand le silence de l'absence résonne si profondément que j'ai envie de crier, la voix s'invite encore; telle une jeune fille qui regrette de s'être cachée dans une pièce trop lointaine, elle court vers la lumière en respirant de plus en plus fort...
    Et quelle joie de découvrir qu'elle n'a pas douté de moi!

    -Je reviens!
    -Très bien! Je ferai ce que tu m'as conseillé de faire!

    Mais qui es-tu, vraiment, ô Voix?
    Es-tu un autre Moi,
    La voix de ce qui n'a pas encore de voix,
    la voix de cette vérité qui garde le silence et attend patiemment dans une de mes chambres que je la rende à la lumière?

    Je suis Toi de tout temps!
    Je suis ce Moi que tu ne connais pas,
    et qui donne voix à la clarté demandant à naître à chaque instant en toi!
    En vérité, tu te connaîtras si tu me reconnais comme ta propre voix!

    Une voix me parle de l'autre côté du temps.

    Géraldine Andrée 

  • Les chambres de Septembre

    On sait dans les chambres
    que l'on va vers Septembre.

    Le soleil flâne encore avec une paresse de jeune fille parmi les lis de la tapisserie; mais autour de la table les ombres se resserrent et l'on allume la lampe.

    Jamais on n'aurait songé, la semaine précédente, que ces deux lumières se donneraient rendez-vous là, comme des amantes, entre la fenêtre et le lit.

    Des voix bruissent dans le couloir; à l'étage supérieur, le bois craque sous les pas;
    il n'est pourtant pas si tard...


    Les draps sont trop frais pour un long sommeil; il semble d'ailleurs que le vent a franchi une porte. Peut-être faudra-t-il une bouillotte...

    On entendait moins battre son coeur lorsque l'on courait dans les herbes folles. Est-ce parce que l'on se rapproche de son silence?

    Comme on n'a pas de réponse, on tapote un coussin et on y étend ses jambes.

    C'est ainsi que l'on sait
    que l'on va vers Septembre.

    Géraldine Andrée

  • Sans titre

    Tu n'es pas là.
    Alors, je te cherche partout:
    dans le salon où le balancier d'or de la pendule bat en cadence;
    dans la cuisine où l'évier luit, tout bleu au petit matin;
    dans la chambre où le silence infuse comme un sachet de lavande;
    dans le couloir où des souliers délacés attendent;
    dans le jardin où le vent laisse traîner son chant.
    Je regarde le grand miroir de la salle de bains, espérant trouver ton visage derrière le mien;
    je soulève un châle, une feuille, un coussin -qui sait si tu n'y aurais pas caché un indice;
    je suis des yeux une bulle de savon: peut-être me mènera-t-elle à ta main...
    De ma fenêtre étoilée de lucioles, j'imagine que tu cherches toi aussi la maison.
    Quel est ce pas? J'ai cru, comme éblouie par un éclat, que c'était toi,
    avant de m'apercevoir que c'est Élise qui revient, le tablier taché, de la remise.
    Tu n'es donc pas là.

    Mais j'ai lu dans un livre d'ésotérisme,
    que tu pouvais être là -entourant mes doigts qui tiennent la plume,
    et là - justement penchée sur ce livre,
    et encore là -le long du fil qui trace sa route sur le tissu, guidé par le chas de l'aiguille.
    Je ne t'entends pas car tu marches le plus doucement possible sur la mousse de mes songes;
    et je ne te vois pas car tu es plus vive qu'une aile.
    Il paraît que ton souffle écarte parfois -comme jadis lorsque tu ôtais la poudre grise de mes dessins- les ombres rôdant autour de ma lampe.
    Je veux bien y croire, ce soir:

    je veux bien croire qu'un de tes gestes familiers m'enveloppe comme la lumière d'une journée d'août;
    et que, si je ne sens pas -hélas!- que tu me touches, c'est parce que tu me traverses tel le ciel passant entre les feuilles;
    que tes messages m'arrivent toujours, même si je ne réussis pas à les lire;
    que tu m'as trouvée bien avant que je ne te cherche.
    Je veux bien croire en ta bonne malice
    qui consiste à ce que tu sois
    ici où je suis assise aujourd'hui,
    et là où je serai demain,
    à la place que la Vie me désignera.

    Tu n'es pas là
    parce que tu es partout à la fois:
    je veux bien le croire.

    Géraldine Andrée