• Le puits

    Il est, dans mon immeuble, un puits caché découvert par hasard dans la cave lors d'un problème que posait un compteur d'eau.
    Il fait très noir dans cette cave et, en jouant à promener notre lampe torche, nous découvrîmes le puits, tout au fond, loin des compteurs: nous nous approchâmes prudemment, guidés par la lampe dont la lumière ne parvint pas cependant à évincer toutes les ombres et nous sentîmes, en nous penchant un peu sur les côtés, le froid humide de sa gueule béante. Nous reculâmes alors et verrouillâmes avec hâte la porte de la cave sur le secret du puits, rendant la nuit à la Nuit.

    Ce puits fournissait de l'eau à tous les habitants de l'immeuble lors des temps anciens.

    Quand les seaux ont-ils tinté pour la dernière fois? Quand les voix se sont-elles fait écho -juste avant l'irrémédiable silence- dans ce gouffre qu'aucune clarté ne sonde? Quand les pas ultimes ont-ils descendu puis remonté l'escalier de la cave? Quel fut le jour précis où l'on cessa de puiser l'eau pour les lendemains?
    A cette heure, le fond du puits doit être couvert de mousses, de boue, de toiles d'araignées et d'insectes. Gargouille-t-il encore? Il s'est peut-être bel et bien tari.

    J'ai examiné attentivement le plan de l'immeuble: le puits est placé directement sous ma chambre.

    Quand je souffre d'insomnie, je me demande quel bruit fait la longue nuit du puits. Peut-on appeler ce bruit du silence? Un silence qui fait écho au silence? Des râles hantent-ils cette gorge? Y a-t-il des remous comme si le puits tentait de déglutir un peu d'eau inutile?
    Je ne sais et, sans trouver de réponse, je m'endors finalement en songeant que le silence du puits est semblable à la rumeur de mon sang que j'entends passer dans ma gorge, lorsque je tourne la tête sur l'un des côtés de l'oreiller.

    Dans le silence de la nuit où je me sens seule parfois avec le mystère de ce que je suis, j'essaie de puiser pour mes forces de Demain

    l'incessant murmure du temps.

    Géraldine Andrée
     

  • La maison de l'océan 4

    Les volets de ma chambre d'aujourd'hui sont les mêmes que ceux de la maison de mes Grands-Parents dans laquelle, toute petite, je passais mes vacances:

    quand on les ferme, il ne fait pas complètement nuit;
    quand on les ferme, l'ombre bleuit
    -parce que ces volets sont en réalité des persiennes; dans leurs fentes coule la lumière de la lune qui enveloppe toute chose d'une couleur océane.

    En cette nuit claire comme l'encre de mes cahiers, je pourrais presque entendre le froissement des feuilles du sycomore, le pas de Grand-Père sur le chemin de cailloux, le claquement de la porte de la remise, le hennissement du cheval dans le verger qui jouxte le jardin, la voix de Grand-Mère qui arrose les fleurs en pots, le roucoulement des tourterelles,

    comme autrefois lorsque, couchée tôt, je demeurais les yeux ouverts à écouter mes Grands-Parents poursuivre leurs tâches jusqu'à ce que la lune montrât son visage:

    même bleu où se fond la réalité du jour; même ombre où je suis allongée sans dormir; même alanguissement tiède de mon corps; même rumeur de mon sang qui m'effraie un peu.

    Hélas: mon âge, lui, est différent et le temps a, en passant, fermé beaucoup de volets.

    Mais il ne fait pas complètement nuit et, quand je songe à ces voix, ces bruits, ces visages, l'ombre de leur sommeil bleuit.

    Géraldine Andrée 

     

  • La maison de l'océan 3

    Tu entends tellement, en ce moment, les bruits de la nuit -ceux qui s'évanouissent comme des fantômes à l'aurore:

    le craquement du plancher de bois -mais quel est donc ce pas qui s'avance, sans corps?

    le tintement de la chaînette du volet lorsque le vent se lève et parle fort;

    les doigts de la pluie qui jouent piano sur les gouttières;

    le sursaut des radiateurs quand la chaudière s'allume;

    le murmure d'une eau lointaine quelque part, là où tu n'es pas;

    tu entends même passer un souffle devant le visage de la lune.

    Et tu entends aussi le ronronnement incessant de ton sang -preuve que tu vis encore.

    Va ainsi dans la nuit, de bruit en bruit,

    va vers l'aurore.

    Géraldine Andrée

  • La maison de l'océan 2

    decouverte,quete

    Quand je chauffe du thé dans la maison de l'océan, je craque une
    allumette près de la gazinière.

    La flamme s'élève; l'ancien silence crépite; la nuit reflue vers les pièces les plus lointaines; les ombres palpitent dans une agonie bleue.

    La solitude de la maison, comme un insecte ivre, s'approche de la lumière et s'évanouit le temps d'un souffle.


    Je demeure assis
    e à contempler le feu qui frémit devant mes yeux.

    Des volutes rousses dansent sur les dos sagement alignés des casseroles; mille mains me font signe avec des gestes langoureux sur la faïence jaune des carreaux. Un reflet d'or court sous la table.

    Et les fleurs de la nappe me regardent comme si elles venaient d'éclore.  


    Je redoute toujours le moment où la bouilloire, ne supportant plus la chaleur, sursaute puis éructe, car je sais que ces instants d'éclat -même si je les prolonge encore un peu- s'achèvent.


    J'éteins le foyer, verse le thé dans la tasse d'émail et le bois à petites gorgées, comme un enfant qui craint la traîtresse brûlure des lèvres,
    le regard perdu parmi les ombres qui reviennent de leur brève mort.


    Il me semble alors que le temps n'est qu'un rêve.

    Géraldine Andrée

    Image: Tableau de Georges de la Tour
  • La maison de l'océan

    J'ai la nostalgie de la maison de l'océan.
    Celle dont les fenêtres sont frappées par les vents; celle où je peux lover mes rêves dès que l'eau se lève; celle qui gémit de toutes parts lorsque les frissons courent dans les interstices; celle qui vibre et qui vit le plus quand le temps lui fait mal; la maison qui tousse, la maison rhumatismale dont les armoires sont remplies de couvertures piquetées de roux; la maison embuée par le crachement de la bouilloire et qui, un matin d'apaisement, s'éclaire dans sa sueur.
    La maison où je peux me cacher sans remords et écrire entre duvets et secrets; la maison où je ne m'affole plus du bruit de mon coeur, parce que le coeur de la maison bat, lui, tout aussi fort. La maison où il n'y a pas de honte pour moi à marcher, palpitante et décoiffée, en épais chaussons.
    La maison qui, par un beau matin, m'offre son jardin à fleur de sable. Je peux alors me promener dans cette lumière mouillée avant que ne revienne la prochaine tempête et que je me réfugie à nouveau derrière les dormants.
    J'ai la nostalgie de la maison fiévreuse et convalescente de l'océan.

    Géraldine Andrée
     

  • Aujourd'hui,

    un peu plus de miel sur le pain;
    un peu plus de lait dans le thé;
    l'étincelle d'un rire à la fin d'une phrase;
    une note -ô si légère!- qui tremble dans la lumière;
    l'oeil éclos un peu plus tôt que l'aube:
    c'est bien cela, oui:
    un peu plus de vie dans la vie!

    raldine Andrée

  • Le temps

    Le temps, je ne le compte pas en secondes, minutes, heures, jours, semaines, mois, années.
    Le temps, pour moi, c'est
    cette tache rousse qui apparaît sur la chair dorée d'un fruit,
    cette ride à fleur d'eau quand le doigt danse,
    ce pas dans le sable que la main du vent efface en écrivant,
    la lecture page après page sous la lampe,
    les notes des gouttes dans le bassin du jardin,
    l'huile que le flacon répand puis la paume sur la peau,
    le baiser qui suit le souffle,
    la phrase qui s'approche de son propre silence,
    le mot déjà prononcé alors que le coeur l'attend encore,
    l'encre qui sèche au soleil: la lettre pourra être envoyée!
    Le temps, pour moi, c'est l'instant
    toujours mourant,
    toujours vivant,
    toujours à lui-même
    se succédant.

    Géraldine Andrée