• La veillée

    Le soleil laisse, en partant, quelques signes d'or à l'horizon. On a prévu, certes, le gilet mais les chemins ont gardé leur tiédeur. L'herbe, d'ailleurs, est douce à fouler comme au mois de juillet.
    Si l'on ouvre les fenêtres des chambres avant le sommeil, on sent monter l'odeur du chèvrefeuille et on entend pépier de petits silences.
    Finalement, on se couche assez tard malgré la perspective du Retour.
    On discute de tout et de rien pendant que des ombres bleues agrandissent nos yeux.
    Le raisin sera bon sans nous, je pense,
    pulpeux et pourpre comme les joues de l'enfance.

    Géraldine Andrée  

  • Fin de dîner

    On n'est pas tout à fait arrivé à la fin de l'histoire. Il reste quelques pêches dans la corbeille, un peu d'eau pour ce rayon de lune. Au fond de certains verres, l'ambre de la liqueur luit encore.
    Et pourtant... Un pas s'éloigne déjà. On entend là-bas, près des dépendances, le bruit d'une chaise que l'on range. Un volet claque en se fermant au deuxième étage.
    Marthe agite les serviettes et les miettes de pain tombent sur la terrasse pour les oiseaux de demain.
    Sur le trajet qui mène au grand buffet noir, les fourchettes mêlent leurs dents et les assiettes se heurtent.
    On n'a pas vu passer le temps. La table est presque nue, comme si on n'y avait pas dîné.
    Mais on n'emporte pas trop vite les lampes, car il ne faut pas arracher à l'ombre ses lueurs -derniers pétales d'or qui tremblent
    .

    Géraldine Andrée  

  • Sans titre

    C'est la fin de la belle saison. Mais ce n'est pas triste. On se rapprochera d'une autre beauté:
    l'âme des lampes.

    Géraldine Andrée

  • Les odeurs des vacances:

    Le vent dans le foin
    Le café quand on se lève tard
    La brioche sortie du four
    Le thym dans le gratin d'aubergines
    La gousse de vanille sur les pêches
    Les pages neuves du roman acheté
    L'huile de bronzage pendant la promenade
    L'herbe mouillée des journées où il fait moins beau
    La confiture qui cuit doucement
    Le drap déplié dans la chambre après avoir séché au jardin
    Le sachet de lavande fraîche pour l'hiver
    La pâte de colle qui accroche de menus souvenirs (pétales, feuilles, grains de terre, brins où passa le souffle des lèvres, tickets du funiculaire) dans le journal intime
    Les rosiers après l'orage
    Le bouquet délié des invités
    La frêle fumée dansant encore au-dessus de la bougie éteinte
    et qui donne l'impression que l'on prolonge le jour dans la nuit,
    la joie dans la vie.

    Géraldine Andrée

  • Deuxième moitié du mois d'août

    Deuxième moitié du mois d'août.

    Bien sûr, les soirées sont encore longues. Quelques papillons accompagnent un éclat d'or.
    On apporte le café assez tard. Les voix et les rires se répondent. De l'herbe, montent des murmures et des odeurs de menthe qui rassurent. On annonce du beau temps pour demain.

    Mais il semble soudain que la nuit est tombée sans prévenir. Ou peut-être n'a-t-on pas fait attention. Le croissant de la lune luit comme une lame. Les lucioles dansent dans l'ombre. Un petit vent frais s'est levé. Quelqu'un serre son gilet sur son coeur. Des pas s'éloignent de la table.

    Il faut emporter les dernières tasses, les dernières cuillères et, dans le salon, allumer le lampadaire.

    Deuxième moitié du mois d'août.

    Il faut bien se résoudre à rentrer,
    si l'on désire que les mots prolongent encore un peu le temps passé.

    Géraldine Andrée

    Tous droits d'auteur réservés

  • Le vrai futur

    Le vrai futur
    n'est
    ni "plus tard",
    ni "demain":

    il n'arrive
    ni par hasard,
    ni par destin:
    le vrai futur

    advient
    dans le seul
    instant
    présent:

    il est
    un fruit mûr,
    une plume tombée,
    une patte offerte,

    ou même
    la paume
    de l'enfant
    dans la main

    qui nous mène,
    au soleil
    du jour,
    bien plus loin

    que notre état
    d'âme
    mêlé
    de doute

    et d'espoir
    avec lequel
    nous nous réveillons
    le matin.

    Géraldine Andrée
    Tous droits d'auteur réservés

  • Merci;

    merci pour la rosée sur le trèfle en bouquet;
    merci pour le chardon constellé de givre;
    merci pour le chant qui traverse la chambre;
    merci pour l'étoile du Nord au bout du doigt;
    merci pour le lait versé dans le noir;
    merci pour le pain blond et le gâteau levé;
    merci pour le papillon qui nargue la flamme de la bougie;
    merci pour la chaudière qui ronronne au coeur de l'hiver;
    merci pour les éclats d'amandes après le chagrin;
    merci pour la première page;
    merci pour le livre qui se referme;
    merci pour la main fidèle au-delà du sommeil;
    merci pour la conversation au soleil;
    merci pour les bruits d'ailes du silence;
    merci pour l'amitié d'Alan;
    merci pour le prochain qui ne s'est pas encore annoncé;
    merci pour ces questions sans réponse qui enfantent des poèmes;
    merci pour tous ces petits riens
    qui coûtent trois fois rien
    et qui font Tout
    quand on croit que la Vie
    ne compte plus du tout.

    Géraldine Andrée

    Tous droits d'auteur réservés

  • Les vacances au bord du lac

     J’avais dix-sept ans lorsque ma tante m’invita à passer des vacances chez elle, près d’Annecy. J’étais folle de joie. Je pris l’avion pour aller la rejoindre.

     Malheureusement, il plut souvent et les occupations par temps de pluie -lire, discuter, jouer au tarot- commençaient à me lasser.

    Un soir cependant, la météo annonça qu’il ferait beau pour toute la journée du lendemain. Aussi, fut-il convenu que j’irais au lac avec mes deux cousins qui avaient presque le même âge que moi.

    Le lendemain donc, après le déjeuner, je soulignai mes yeux d’un léger trait de maquillage, enfilai mon maillot de bain bleu, puis une petite robe -bleue elle aussi- dont les bretelles se nouaient derrière mes épaules, enfouis mon roman
    Madame Bovary, sous une serviette de plage emplissant un panier, et rejoignis mes deux cousins qui m’attendaient dans le vestibule et auxquels ma tante multipliait les recommandations:

    -Surtout, baignez-vous ensemble! Soyez prudents et faites attention à votre cousine!

    Précédée de mes deux cousins, je quittai ainsi la maison de ma tante.

    Nous prîmes la grand-route. Il faisait chaud; le soleil brillait sur le goudron qui, en fondant un peu, se collait à nos semelles; il me semblait que le noir de la route s’embrasait. Mes deux cousins marchaient vite; bientôt ils me distancèrent tellement que je renonçai à tout espoir de
    les rattraper.

    Je continuai alors la route seule jusqu’au lac dont je vis avec joie le bleu danser à fleur de ciel.

    Je croyais que mes cousins m’attendaient quelque part sur le rivage. A peine arrivée, je mis mes mains en porte-voix pour les appeler:
    -Eh oh! Oh hé! Vincent! Laurent! Où êtes-vous?

    Nulle réponse.
    Je plaçai ma main droite au-dessus de mes yeux pour les distinguer dans la lumière de l’après-midi:

    Nulle silhouette.

    Je sus, plus tard, bien plus tard, que mes deux cousins voulaient conquérir deux filles et qu’ils avaient poursuivi la route jusqu’au village voisin pour flirter.

    Le rivage était jonché de cailloux: impossible d’y étendre ma serviette. Je trouvai cependant un endroit où un peu d’herbe fraîche se mêlait à la terre. Il me parut doux. Je dépliai ma serviette mais n’ôtai pas ma robe -ainsi seule, je renonçai immédiatement à toute idée de me baigner; je délaçai néanmoins mes sandales et au moment de m’asseoir, je fixai pendant quelques secondes la plante de mes pieds qui était rose, si rose… C’était l’éclat de l’enfance qui n’était pas passée.
    Au moment où j’écris, il me semble que je la vois comme si c‘était hier- cette couleur de l’enfance.

    Les vagues glissaient sous les cailloux. Je ne désirais pas les rejoindre; je ne désirais pas goûter au frisson de leur écume blanche.

    J’ouvris mon livre mais je ne parvins pas à lire. Mon esprit n’était nulle part. J’éprouvais le regret d’une demeure -la maison de ma tante, peut-être, mais aussi n’importe quelle maison car, je le sais à présent, on n’est jamais abandonné dans une maison -il y a toujours une carafe pour étancher la soif, un fruit pour nous distraire de la peine, une flamme pour tromper l’absence, une petite lampe pour nous réchauffer sans nous brûler.

    En plein cœur de l’après-midi, à l’heure où l’eau sonnait au soleil, je décidai donc de rentrer. Je repliai ma serviette, la rangeai avec mon livre dans le panier que j’accrochai à mon épaule, puis laçai mes sandales.

    Pour le retour, je ne pris pas la grand-route: je me résolus à traverser le champ de blés qui menait directement à l’arrière de la maison de ma tante, jusqu’à son enclos couvert de plantes grimpantes.

    Le vent soufflait bien plus fort dans le champ qu’au bord du lac. Les blés dansaient, puis s’inclinaient et se tordaient longuement, s’enchevêtrant les uns aux autres dans une plainte sifflante comme un rire. Leurs épis s’accrochaient à ma robe, fouettaient mes cuisses, piquaient mes jambes. Impossible de faire demi-tour. Il me fallait désormais aller jusqu’au bout. Je traversai ainsi le champ, abandonnant toute idée de résistance, m’offrant à ce souffle qui allait, en me violentant, à la rencontre de mon propre souffle, m’étourdissant de ce gémissement joyeux des blés frappés par l‘air.

    Lorsque j’atteignis la maison de ma tante, je me sentis ivre d’oubli et de fatigue comme si j’avais nagé dans le vent. Je me souviens que j’éternuai beaucoup ce soir-là et que la brûlure des blés retarda mon sommeil.

    Je mentis à ma tante, tête baissée, regardant la nappe à carreaux:
    je lui dis que j’avais bien profité de l’après-midi, que, me sentant fatiguée, j’avais voulu rentrer plus tôt, que mes cousins étaient restés ensemble et qu’ils prenaient encore le soleil au bord du lac, que nous nous étions bien baignés et que non, il n’y avait eu aucun problème.

    Aujourd’hui, quand il m’arrive de parler beaucoup, de rire en société et de m’amuser comme une folle, je sais qu’il est en moi un grand espace où personne ne m’accompagne jamais -un espace brûlant comme un champ de blés- dont les pleurs me consolent des désillusions  de la Vie.

    Géraldine Andrée

    Cahiers autobiographiques
    Tous droits d'auteur réservés

  • Sans titre

    Après avoir vécu toutes sortes de deuils,
    je sais reconnaître les signes des commencements:
    l'inspiration profonde précédant le chant,
    un sourire qui promet l'enfance,
    les silencieux remous d'avant le poème,
    les fruits rosissants du début de la saison,
    l'éclosion d'un regard sur l'épaule dénudée...
    Il m'arrive parfois de rêver que je remonte à l'origine de toute origine, à l'affluent des souffles, à l'étincelle initiale.
    Et tant pis;
    tant pis si un pas s'éloigne dans le noir, si une main se glace, si un mot trahit encore l'innocence...
    Tant pis si je dois toujours m'en aller sans me retourner:
    je sais que ce nouveau deuil m'annonce, si je n'abdique pas,
    le miracle
    de m'éveiller demain,
    en me disant comme chaque jour:
    "Il est une fois".

    Géraldine Andrée

  • Sans titre

    Voyager,
    c'est se mesurer au vent, à sa volonté implacable, étrangère à notre rêve parfois,
    et accepter qu'elle soit
    plus puissante que Soi.

    Géraldine Andrée