• Le petit désordre

    Moi, j'aime le petit désordre,
    celui qu'on ne peut guère empêcher
    malgré tous les efforts,

    car il est analogue
    à un clin d'oeil d'enfant
    pendant un dîner de grandes personnes:

    trouver, par exemple,
    une bille aux reflets d'or, échappée des mains de Louise,
    là, parmi les rapports;

    une feuille de jeune trèfle
    cueillie pendant les vacances,
    et qui glisse soudain entre deux feuilles de créance;

    et sous les spirales d'un cahier de comptes,
    un bonbon de Noël tout entouré d'étoiles,
    comme s'il était tombé par mégarde d'une bouche pleine de contes;

    puis -qui sait?-, si j'ai l'audace
    de déplacer un tantinet le pot de terre de la fenêtre,
    peut-être verrai-je la trace frêle

    des pattes du poème
    qui s'amuse souvent à rentrer sans bruit,
    lorsqu'il fait bien trop nuit

    pour que je continue
    à organiser ainsi
    les événements de demain.

    Géraldine Andrée

  • Le retour

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    1

    Que la route
    est longue
    et chaude!

    Mais l'ombre
    douce
    du corridor,

    la petite
    chatte
    aux yeux d'or,

    l'ambre
    des reines-claudes
    confites,

    la carafe
    d'eau fraîche
    près de l'assiette,

    la pâte blonde
    de la tarte
    cuite

    t'attendent
    autant
    que tu les désires.

    Va donc;
    marche encore
    sans faiblir.

    La douleur
    te guide
    vers le bonheur.

    2

    J'ouvre
    la porte
    Une odeur
    chaude

    de compote
    de pommes
    et de reines-claudes
    flotte

    dans le couloir
    Comme
    je suis contente
    d'être rentrée

    chez Nous
    ce soir!

    3

    Après avoir vécu
    tant d'épreuves,
    je n'ai plus
    l'âme neuve.

    Et pourtant,
    la Vie,
    je la prends
    toute:

    je la cueille
    d'abord,
    puis l'ouvre,
    la goûte,

    ensuite
    la mords,
    la tète,
    m'en délecte,

    la bois
    au réveil
    comme un sirop
    de soleil...

    Après avoir vécu
    tant d'épreuves,
    je n'ai plus
    l'âme neuve.

    Et pourtant,
    je sens
    que je reviens
    en Enfance.

    Géraldine Andrée

  • Le petit carnet d'instants du jour

    Entre
    le jus de carottes
    qui mijote
    dans la casserole

    et le gigot
    d'agneau
    que j'assaisonne
    pour le four,

    je n'oublie jamais
    d'avoir recours
    à mon petit carnet
    d'instants du jour.

    La danse
    féline
    du soleil
    sur mon épaule?

    Vite!
    Je le note
    en quelques mots
    puis signe

    Géraldine.

    Qu'il ne manque
    rien
    demain
    du souvenir

    de ce matin
    comme les autres,
    et pour que chaque instant
    soit synonyme

    du mot
    Toujours,
    je pose un mot
    sur chaque chose
    anodine.

    raldine Andrée

  • Le menu du Jour

    Un bouquet de menthe et de sarriette cueilli à la fraîche
    Les reflets bleus du cresson encore mouillé
    Les bulles crépitantes de la sauce vermeille
    La pâte qui se lève au soleil
    L'assiette d'émail
    et la fourchette aux dents d'argent
    Asseyez-vous la Joie est prête
    Voulez-vous que je vous serve un peu de vin blanc
    pour accompagner cette part de Temps?

    Géraldine Andrée

  • Les poèmes d'Anna

    Je me demandais souvent:
    Pourquoi
    les recueils complets
    des poèmes d'Anna*
    ne sont-ils pas édités?

    Et voilà!
    Après beaucoup d'attente
    et de retards,
    de déceptions
    mêlées d'espoirs,

    les poèmes d'Anna
    sont là.
    Je pense
    que le Grand
    Silence

    écoute,
    recueille
    et répond
    toujours
    à nos voeux,

    même s'il nous demande
    chaque jour
    encore
    un peu
    de patience.

    *de Noailles

    Géraldine Andrée

  • Sandra et les ballons multicolores

    J'avais vingt-cinq ans. Elle en avait quinze. Elle s'appelait Sandra.

    Elle entrait dans ma classe de jeune professeur avec un foulard autour de la tête.

    Sandra était atteinte d'une tumeur cérébrale incurable.

    Certains enseignants lui reprochaient de ne pas travailler assez; mais comment aurait-elle pu faire autrement? Les séances de chimiothérapie et les analyses de sang lui volaient toute son adolescence.

    Je donnai un jour comme consigne aux élèves d'écrire à la maison leur autoportrait. Un dimanche après-midi, après avoir corrigé beaucoup de copies où syntaxe et orthographe boitaient et où les ronds des "o", "b", "p" bavaient, je lus attentivement celle de Sandra.

    La copie était propre, bien écrite une ligne sur deux avec une belle encre turquoise qui brillait au soleil, sans erreur majeure d'orthographe. Mais Sandra, apparemment, ne répondait pas à la consigne: au lieu de se décrire elle-même, elle célébrait un ciel d'été constellé de ballons multicolores. Le texte était sublime dans sa simplicité; une phrase en particulier ne me laissa pas insensible et je pense aujourd'hui qu'elle aurait pu être écrite par Apollinaire:

    "Volez! Volez, beaux ballons multicolores, dans le ciel bleu d'été!"

    Du haut de mon statut de jeune enseignante inexpérimentée, j'étais bien embêtée: cette phrase me remuait au plus profond de l'âme comme un caillou soudain jeté dans une eau calme; cependant, il fallait que je note cette copie.

    Or, quelle note lui attribuer?

    Certainement pas la note la plus basse, même si le travail semblait hors sujet. S'il n'avait tenu qu'à moi, je lui aurais mis 18 sur 20 mais comme le corps enseignant le dit communément: "La consigne n'a pas été comprise".

    Alors, 10? Au regard des copies qui, "malgré le fait qu'elles aient respecté le sujet, étaient tout de même en dessous de la moyenne en raison d'une expression négligée", cela me paraissait difficilement justifiable.

    Demander à Sandra de "refaire le devoir" alors que l'infirmière passait chez elle trois fois par jour et que la prochaine séance de chimio était pour bientôt?

    Désemparée, j'attribuai 9 à l'exercice avec cette appréciation: "Tu as écrit un très beau texte, mais ce n'est pas la consigne".

    Sandra décéda trois mois plus tard.

    "Tu as écrit un très beau texte, mais ce n'est pas la consigne".

    Aujourd'hui, je mesure combien j'ai été aveuglée par l'autorité des programmes, étrangère à toute parole de l'âme: Sandra avait bel et bien réalisé son autoportrait. Elle se voyait, elle, dégagée de la pesanteur, libérée de la force d'inertie,

    "beau ballon multicolore volant dans le ciel bleu d'été".

    Pourquoi ne l'ai-je pas compris alors? J'ai toujours honte de ce neuf sur vingt.
    Je me reproche de ne pas être allée plus loin que les apparences.

    Parfois, j'entends une voix qui me dit en riant:

    -Tu sais, je n'en ai pas été traumatisée!

    Oui, je sais.

    Mais je sais aujourd'hui,

    comme dirait Gabin,

    que je ne savais rien

    et que Sandra savait tout,

    bien avant d'apprendre quoi que ce soit.

     

     
    Géraldine Andrée
    Carnets autobiographiques

  • Anna

    Aujourd'hui, un coup de téléphone impromptu.
    C'est la librairie Le Hall du Livre qui m'appelle:
    "Vous aviez décommandé les tomes poétiques d'Anna de Noailles pour cause de publication ajournée. Nous vous annonçons que les trois tomes de l'Oeuvre Poétique sont arrivés. Nous vous les mettons tout de même de côté?"
    Je ne me fais pas prier. Une demie heure plus tard, je suis à la librairie et signe un chèque de 120 euros.
    Les tomes sont épais, très épais.

    De beaux soirs
    en perspective
    où les fruits, les herbes,
    les ombres et les abeilles

    des jardins d'Anna
    revivront
    sous la lampe,
    au bout de mon doigt

    -fidèles
    à ce qu'ils furent
    jadis
    car la Poésie

    réunit toujours
    les mots et le regard
    -Vie qui triomphe
    de la vie.

    Géraldine Andrée

  • L'excuse

    Je ne peux
    malheureusement
    venir jusqu'à vous;
    je vous envoie alors

    ces mots
    qui ont la force de l'eau,
    la confiance de l'oiseau,
    la volonté du vent.

    Mon corps
    ne fera pas le chemin,
    mais ces mots
    vous parviendront

    à l'heure
    où votre coeur
    les entendra
    de très loin,

    de là où veillent
    les paroles de l'eau,
    du vent et de l'oiseau
    -jusqu'à ce que

    la petite voix
    de votre conscience
    les appelle
    au secours...

    Et j'entrerai
    aussi vive que le jour
    par le silence
    de votre chambre.

    Géraldine Andrée