• Page de neige

    En ce jour d'hiver
    où j'ai cheminé
    seule
    jusqu'à la poste, 

    souhaitant
    ne plus garder
    aussi longtemps 
    le silence,

    tant de flocons 
    sont tombés sur ma lettre
    que la neige est devenue page,
    que la page est devenue neige;

    et seul le blanc
    du silence
    qui cache le monde
    connaît maintenant

    ma réponse.

    Géraldine Andrée

  • Plus que toi

    Pendant des mois
    je n'ai vu que ton visage
    regardé qu'à travers ton regard
    Et pourtant
    il y a plus grand
    que toi
    la mer unie à la nuit
    le ciel traversé d'oiseaux
    l'aube qui dore la neige des cols

    Pendant des mois
    j'ai cru ne recevoir
    la Vie que de tes baisers
    Et pourtant
    il y a plus généreux
    que toi
    la respiration du jardin
    le murmure de la clairière
    les parfums qui entrent par la fenêtre

    Tes bras se refermaient
    comme un cercle
    autour de mes épaules
    Et je pensais
    Personne d'autre
    ne sera jamais
    plus amoureux
    que nous ne le sommes
    l'un de l'autre

    Et pourtant un pétale
    est tombé si doucement
    sur ma paume
    qu'il me semble
    que ce petit bouquet
    de myosotis
    acheté par moi pour moi
    ce matin
    a demandé ma main

    Géraldine Andrée

  • Sans titre

     

    espoir,quete,amitie,decouverte

    Lorsque tu te sens seul,
    ouvre une anthologie
    et choisis un poème
    -n'importe lequel
    car tous les poèmes
    consolent.

    Tu retrouveras le chant
    de la rivière dans le vent,
    le carillon des dimanches
    de l'enfance,
    ton rire qui ruisselle
    derrière les feuilles

    -ces belles choses
    que tu as oubliées
    depuis que tu écoutes
    ces voix
    qui t'éloignent
    de Toi...

    Et -qui sait?-
    tu sursauteras même
    au pas
    de l'ami disparu
    qui s'approche
    de ton seuil...

    Choisis un poème
    -n'importe lequel-
    dans l'anthologie de la vie.
    Tant que tu seras fidèle
    à ta compagnie,
    tu ne seras jamais seul.

    Géraldine Andrée

    Image: Pieter Janssens Elinga (1623-1682); Femme lisant

  • La chambre bleue

    Il est, dans la chambre de ma mémoire, une chambre bleue où je dormais pendant les vacances d'été.

    Je savais que je me réveillais dans cette chambre -et que c'était donc le premier jour des vacances- parce que je voyais bouger derrière les rayures claires des persiennes l'ombre des feuilles de la vigne vierge. Et il me semblait que déjà, le temps dansait un peu.

    Au bout du lit, le grand miroir au cadre sculpté me regardait. J'écartais alors les rideaux de l'alcôve, me levais et allais à sa rencontre. Mais j'étais si petite que lorsque je m'arrêtais devant lui, je me sentais observée de très haut. Effrayée, je me dirigeais vers la poignée d'or de la porte que je tournais en me hissant sur la pointe des pieds.

    Sur le seuil de
    la chambre, je me frottais les yeux et appelais Grand-Mère.
    Vers dix heures, une fois le petit déjeuner pris, je retournais m'habiller. La chambre n'était plus la même. Dépouillée de son mystère de nuit, elle irradiait. Je comprenais pourquoi on l'avait appelée "la chambre bleue": 

    Quand les fenêtres étaient ouvertes, deux ciels -celui de la tapisserie et celui du jardin- se rencontraient et mêlaient la danse de leurs bleus dans le ciel du miroir. Je le voyais si bien au moment de plier ma chemise sous l'oreiller! Je me souviens que j'ai maintes fois souri avec délice à l'idée de me perdre dans l'infini de ces bleus promis à l'heure du repos de l'après-midi...

    &&&

    Lorsque je m'allonge le soir
    dans mon lit,
    je tourne la poignée d'or
    de la porte de Mémoire,

    écarte les voiles
    de mon âme,
    me couche dans le lit
    de cette chambre

    et m'y endors
    jusqu'au bout de la nuit,
    jusqu'à ce que me ranime
    le bleu vif

    du jour d'Aujourd'hui.

    Géraldine Andrée  

  • L'alphabet de l'herbe

    Quand je lis parmi les murmures de l'été, j'aime appuyer mon bras gauche sur l'herbe et y poser ma tête, calant ainsi mon livre sous le menton.

    Plus tard, lorsque la lumière baisse et que je me relève, mon doigt peut suivre du coude au poignet les ronds, les pleins, les déliés, les traits qui se croisent, s'entrelacent puis se séparent en pointillés 

    -l'alphabet de l'herbe 

    jusqu'à ce que le rythme de sang du temps
    l'efface très doucement
    et que la page redevienne
    peau vierge

    Géraldine Andrée  

  • Sans titre

     espoir,quete,decouverte

    Cette solitude
    qui te fait sentir
    plus vieux
    que ton âge  

    c'est peut-être

    ce visage
    que tu ne vois pas
    encore

    la méconnaissance
    précédant la rencontre
    les yeux fermés
    d'avant l'aurore...

    Géraldine Andrée