• Un rêve à la mémoire d'Annie

     nostalgie, temps

    Si un dieu quelconque
    me dotait ce soir
    d'un soudain pouvoir

    j'aimerais beaucoup
    que ces deux couples
    de mots

    MEMOIRE DU REVE
    REVE DE LA MEMOIRE

    répandent leurs nuits initiales sur l'oreiller
    ravivent la fraîcheur de lait de tes lèvres
    ressuscitent l'âme de ta main dans la mienne

    et renouent nos deux présences
    doux foulards de moire
    qui se mêlaient

    si ressemblants
    dans le reflet
    du grand miroir

    que le temps
    lui-même
    s'absentait

    de notre présent

    Géraldine Andrée

    Image: Alessandro Botticelli; 1445-1510; Vénus et les grâces offrant des présents à une jeune fille 

  • Une prière singulière

     Numériser0006.jpg

    Chaque soir, je fais une prière singulière.
    Je demande au livre de poésies ouvert à mon chevet de me montrer le poème dont mon âme a besoin à cet instant précis -juste avant le sommeil.

    Ce poème ne s'adresse ni à mon esprit ni à mon coeur -encore moins à mon orgueil- mais à mon âme qui sait depuis toujours ce qui est vrai.

    Et j'y redécouvre alors les aspects étonnants de l'existence que j'avais oubliés -happée par le vertige du quotidien:

    le pollen et le pétale sont visibles dans le vent car ils s'envolent avec ultime légèreté;
    chaque seconde change comme le reflet du soleil sur la fenêtre;
    l'insouciance est une grande sagesse car elle permet de naître tout au long du jour accordé.

    J'y lis aussi, bien sûr, des mots plus cruels comme "mort", "chagrin", "nuit", "solitude".
    Mais je les apprivoise, ces mots, comme la main apprivoise l'ombre en cherchant le secret qu'elle cache, car je sais que c'est à travers les larmes que les lueurs -si le regard n'a pas capitulé- se multiplient.

    Chaque soir, je fais une prière bien singulière.

    Toi, mon livre de poésies, demeure cette présence toujours offerte.

    Que les mots du poème qui s'entrouvre là, au bord du sommeil, guident mon âme jusqu'à la toute première heure où frémissent les feuilles.

    Géraldine Andrée

    Image: Fritz von Uhde (1848-1911) Devant la porte de la véranda 

  • La promenade dans le verger

     Numériser0005.jpg

    Tu m'as offert des poupées, des livres de la Comtesse de Ségur, des crayons de couleurs.
    Mais le plus beau des cadeaux que tu m'offrais fréquemment était la promenade dans le verger.
    Nous partions lorsque la lumière était douce. Tu chaussais tes bottes de jardinier. Tu tournais deux fois la clé dans la serrure de la grille qui séparait le jardin du verger et, quand les gonds rouillés gémissaient, je devenais l'hôte du temps des souffles, des feuilles et des parfums.
    Tu prenais ma main et nous allions sous les arbres fruitiers. Tu cueillais de petits fruits de saison -deux cerises, deux mirabelles jumelles...- que tu accrochais à mes oreilles.
    Tu faisais chanter un brin d'herbe entre tes lèvres.
    Comme tu étais instituteur, tu connaissais tous les insectes qui volaient au soleil et les ailes de leurs noms tournaient joyeusement dans ma tête jusqu'à notre retour.
    Bobby, le chien brun, nous suivait de loin.
    J'ai rangé les poupées dans les armoires, les livres de la Comtesse de Ségur dans l'ombre de la grande bibliothèque, les crayons de couleurs dans un plumier de bois.
    Et en mémoire, le soir, je me promène sans fin avec toi dans le verger.
    Sais-tu pourquoi ce beau présent est encore si présent?
    Parce qu'il ne disparaîtra que lorsque je partirai me promener en un autre temps.

    Géraldine Andrée

    Image: Jean-Baptiste Camille Corot; 1796-1875; Souvenir de Mortefontaine; 1864

  • Sans titre

    Si je dois partir
    trop tôt
    sans avoir su
    tout dire

    j'écouterai
    longtemps
    couler
    l'eau

    sous les racines
    du silence

    tout au bord

    de la rive
    je saurai
    ainsi
    m'en aller

    dans le murmure
    de quelques
    mots
    à suivre

    Géraldine Andrée

  • La chambre d'ami

     partage,espoir,reve

    Préparez 
    je vous en prie 
    la chambre
    pour l'ami qui revient

    Dépliez pour lui le drap fleuri qui sécha au vent d'été
    Ajoutez dans la cheminée une bûche bien épaisse
    et revêtez le dos du fauteuil d'un gilet de laine
    L'ami a eu froid si longtemps

    N'oubliez pas d'ôter le tissu blanc
    qui voile le miroir
    afin qu'il retrouve en s'y regardant
    ses yeux d'enfant

    Disposez sur la table ronde
    une bouteille du vin roux de la treille
    un petit encrier du papier à lettres
    une bougie et quelques allumettes

    Que les mots de l'ami
    même s'il se fait tard
    soient guidés
    par une douce

    lueur
    jusqu'à cette demeure
    ouverte
    depuis toujours

    en Nous


    Géraldine Andrée

  • Sans titre

    J'aime
    l'automne
    quand on allume

    très tôt
    la lampe
    avant que le soir

    ne tombe
    car c'est le signe
    que nous pouvons

    tous
    nous asseoir
    près de l'Autre

    et à tour de rôle
    lire
    à voix haute

    une histoire
    bien singulière
    qui devient

    la nôtre

    Géraldine Andrée

  • Le pays de l'enfance

     

    Numériser0006.jpg

    Le véritable adulte ne s'exile jamais de son enfance;
    il habite au contraire jusqu'à son dernier jour
    cette enfance éternelle, universelle
    faisant des tout petits riens qu'il voit

    -une fleur de luzerne,
    un grain de mica,
    une sauterelle qui voyage de doigt en doigt-
    une grande Joie
    .

    Géraldine Andrée

  • Le tout autre

    Le nom et le prénom
    de mon amant
    tant aimé

    qui forment un tout
    si singulier!
    -Une feuille

    ressemble-t-elle
    à une autre feuille
    du même arbre?

    Puis, soudain, la rencontre
    sur une feuille de journal
    de ces mêmes

    nom et prénom
    désignant un autre 
    homme

    que je ne connais pas,
    qui ne me connaît pas,
    qui ne m'est rien,

    pour lequel je ne suis rien,
    car nous n'avons rien
    en commun

    -surtout pas cette signature
    en bas d'une feuille 
    glissée 

    dans ma main
    endormie
    au petit matin...

    Pour les mêmes nom et prénom,
    l'intime et l'étranger,
    le proche et le lointain!

    Dis-moi alors,
    dis-moi, mon coeur,
    comment

    puis-je indifféremment 
    l'aimer en le nommant,
    le nommer en l'aimant,

    cet homme
    qui pourrait être
    tout autre?

    Géraldine Andrée