• Empathie

    Numériser0001.jpgJe suis triste pour celle qui allume des étoiles invisibles

      et qui, sevrée de tes baisers, 

    boit le souffle de la neige...

     

    Je suis triste pour celle qui traverse ainsi 

     grâces et disgrâces;

    qui revient, repart...

     

    Car je sais qu'en vérité 

     c'est Toi

    qui la quittes!

     

    Je suis triste pour celle qui espère

    une autre rencontre 

    dans le désert...

     

    Envahie par la fièvre blanche,

    elle tremble

    de T'attendre! 

     

     Quand je ferme les yeux

    dans l'ombre sincère du soir, 

     je la regarde sans cesse...

     

    Je suis triste alors

    de voir

     comme elle me ressemble! 

    Geraldine

     

     

  • Patience

    Numériser0006.jpg

    Une ombre 

    rôde sur les prés

    Roland n'est pas rentré

     

    Au bout de la route

    court le dernier 

    rire d'un écolier

     

    Une bicyclette qui transporte

    un panier de pommes

    tinte joyeusement

     

    Puis les clés tournent

    dans les serrures

    On allume les lampes

     

    On lave les légumes

    pour le dîner

    On ferme les rideaux

     

    Mais là-bas

    de l'autre côté

    de la rivière

     

    où les enfants ne vont  

    jamais jouer

    Roland n'est pas rentré

     

    Dans le vieux foin 

    de la grange 

    une fourche s'est couchée 

     

    Les dents d'un lapin

    mordent la grille

    du clapier

     

    Si on traverse la cour

    on entend battre

    la porte de la cuisine

     

    Entre les fleurs d'étoffe 

    fanée de la nappe 

    sèche une tartine

     

    Un peu d'eau

    somnole

    dans une casserole

     

    La gazinière

    est froide

    comme l'hiver

     

    Au bord de la fenêtre

    la jeune mésange

    s'est posée en vain

     

    La main  

    de cette longue journée

    n'a rien émietté

     

    Et la voix basse

    la voix brisée

    du transistor oublié

     

    diffuse sans cesse

    un monologue inconnu

    Roland n'est pas revenu

     

    Seul Gaspard

    un gros chien bâtard

    aux poils bruns et noirs

     

    et aux oreilles

    toutes frémissantes

    d'espoir

     

    guette

    le retour

    de Roland

     

    C'est ainsi

    depuis toujours

    ici comme ailleurs

     

    Gardiens  

    de la Nuit

    et du Temps

     

    les chiens 

    veillent

                                sur les Absents

                                 Geraldine

    Image: Raoul Dufy, La Console rouge au compotier (1948)

  • Le livre d'heures

    Numériser0004.jpgHeure de naissance vingt-trois heures et quarante-cinq minutes

    Heure de décès onze heures et quinze minutes

    Quand on vient au monde l'heure de naissance est prononcée

    Quand on quitte ce monde l'heure de décès est prononcée

    Mystérieux pont de la vie que l'on franchit

    Mais entre ces deux heures d'une importance capitale

    d'autres heures d'une valeur tout aussi essentielle

    ne sont ni comptées ni inscrites sur le registre des solennités

    L'heure où l'on lance son premier cerf-volant les yeux écarquillés

    L'heure victorieuse où l'on lit aisément une page sans épeler l'histoire

     L'heure de la rencontre au bout d'un chemin d'été

    L'heure qui fuit -alors qu'on était prêt à échanger ce baiser 

    Puis l'heure de la redécouverte -oui l'on peut encore aimer

    L'heure de la chanson fredonnée en voiture alors que les ombres grandissent

    L'heure des enfants que l'on espère nés sous une bonne étoile -l'heure des invitations des rires des vacances au bord de la plage 

    L'heure où les choses suivent leur propre raison l'heure où les décisions dépendent intimement des circonstances l'heure où il faut se faire une raison en silence

    L'heure du renoncement le divorce avec le rêve le regard des miroirs la vulgaire sagesse du réel 

    L'heure où la main s'ouvre pourtant car toute journée se partage même si elle s'achève déjà

    L'heure espiègle qui nous murmure Et si toi tu pouvais remonter le cours de ta vie? Saurais-tu lire ton histoire sans l'épeler? Lancerais-tu ton cerf-volant en fermant les yeux? 

    Heure de décès vingt-trois heures et quinze minutes

    Heure de naissance onze heures et quarante-cinq minutes

    Pendant tout ce temps on ne sait pas si l'aiguille de notre cadran désigne d'autres heures car on n'ose jamais se prononcer 

    ni inscrire sur l'éternel registre des vérités

    Qui l'on est 

    Geraldine 

     

  • Je veux tacher ma robe...

    Numériser0002.jpgpour rattraper le temps que j'ai perdu à être proprette et gentillette - cheveux épinglés gilet boutonné souliers vernis!

    Oui je veux tacher ma robe

    avec la sève des soleils pressés  le miel argenté des feuilles  la liqueur des routes tièdes!

    Je veux tacher ma robe

    avec le sang des fleurs  la mousse des eaux  le lait des nuages l'écume de la brise  le suc des forêts  l'humus des soupirs  la salive de la terre  l'encre des soirs  la résine des étoiles  le sable des départs  les cendres du ciel  l'huile des lampes  la rosée des rencontres  la griffure bleue des herbes  le vin renversé de la lune!

    Je veux tacher ma robe au contact du monde

    Renaître  toute neuve dans la poussière joyeuse des voyages!

    Ainsi lorsque je frapperai à ta porte Le Lendemain

    pour me mirer dans ton visage

    tu éclateras d'un rire absolu d'enfant

    qui me fera oublier

    ces longs jours d'autrefois

    où assise dans une solitude bien sage

     j'essuyais mes larmes inconsolées

    avec l'âpre repli 

                       de mon tablier

                                                           immaculé...  

    Geraldine

    Image: Marc Chagall; Songe d'une nuit d'été, 1939