• L'adieu inachevé

    Numériser0012.jpg  J'aurais tant aimé que sonne autrement l'heure de l'au revoir... Nous nous serions embrassées; nos mains se seraient si tendrement comprises que, lors d'un instant volé à l'univers, elles auraient noué un immense collier.

     Puis tu te serais éloignée sous la pluie et je t'aurais crié: Ne t'inquiète pas! Les yeux des astres invisibles nous veillent de très haut. La boue ne tachera pas notre coeur.

     Hélas, je n'ai rien dit de tout cela car tu es partie précipitamment, happée par l'effroi. Que pouvais-je faire? Le destin a la force intransigeante de l'océan.

     Voilà. Chaque nuit, je m'endors et me réveille, tremblante, avec la certitude intense que tu me regardes depuis l'éternité, même si tu m'as quittée.

     

          Poème écrit en mémoire de Selma Meerbaum-Eisinger, décédée en 1942, à l'âge de 18 ans, dans un camp de Transnistrie (Ukraine).

     

    Geraldine

  • Métamorphose

    Numériser0011.jpgJamais ELLE ne fut plus attentive à la cicatrisation de sa blessure que les jours qui suivirent la dispute.

     

    Quelques gouttes de sang perlèrent encore, et séchèrent, se coagulant avec la douleur.

     

    L'oedème diminua et laissa assez vite un petit cratère quasi inoffensif.

     

     ELLE prit souvent son miroir, fascinée par la vie autonome de son corps, puisque les cellules et les globules ne dépendaient pas d'elle pour s'assembler, se régénérer, construire une autre présence.

     

    De minuscules cercles se dessinèrent autour de la lésion; ils étaient frêles comme de la dentelle; il fallait faire attention; un simple contact avec l'eau pouvait les détruire.

      

    Puis, un cercle solide se forma, s'agrandit; il protégea le centre vulnérable de la plaie et irradia comme un soleil blanc.

      

    Cette métamorphose était obsédante; elle tiraillait sans cesse la chair, l'incitant à retrouver sa candeur lisse, son grain ferme et intact.

     

    Ce fut une étape pénible et longue, mais rassurante, car tout risque d'infection était écarté.

     

    Ensuite, l'écorce, devenue singulièrement friable, se sépara de son secret qui, apaisé et fortifié, supporta le jour.

     

    Une virginité un peu rouge encore, palpitante, plus belle qu'autrefois peut-être, s'offrit au regard.

     

    Toute cicatrice ne suscite-t-elle pas intérêt, soulagement et empathie, montrant ainsi le miracle d'un retour à une intégrité presque neuve -et, en cela, sublime?

     

    Finalement, ELLE n'eut qu'un seul regret -qui n'était pas mineur:

    celui de n'avoir pu assister, de manière semblable, à la guérison de sa blessure intérieure.

     

    Dès lors, comment être certaine qu'elle ne souffrirait jamais plus  

     tant que vivrait son coeur ?

     

    Geraldine  

  • La leçon d'orthographe

    Numériser0009.jpgOn a les pieds mouillés

    d'avoir marché dans le matin

    On s'assied

    Ouvrez vos cahiers d'orthographe

     

    La flamme verte

    des arbres disparaît

    Une pensée blanche

    comme la page se suspend

     

    Puis l'austère dictée 

    égrène ses mots  

    Autant de regrets que de questions

    Si seulement j'avais appris ma leçon

     

    Mon Dieu dans votre ciel soyez gentil  

    Que les verbes dansent sur un fil scintillant

    Que sonnent les consonnes en mille clochettes

    Que les voix des voyelles nous envoient leurs soleils

     

    Peut-être en notre coeur

    trouverons-nous l'ultime accord

    Peut-être le jour noir du tableau

    nous guidera-t-il vers la juste note

     

    Ecoute avec tes yeux

    Tu sauras que la LibeLLuLe

    possède quatre aiLes

    et que tu peux si tu le veux 

     

    écrire dans le cahier 

    de l'enfance étonnée 

    le souffle émouvant

    des mots qui s'envolent

     

    Geraldine 

     

  • Dé à coudre

    Numériser0007.jpgLa chatte

    ce matin

    est plus joueuse

    que d'habitude

    Je m'approche

     

    Que vois-je?

    Ton dé à coudre

    saute

    et roule

    entre ses pattes

     

    Sans doute

    est-il tombé

    un soir

    en silence

    de ta trousse

     

    Et il a dormi

    oublié ainsi 

    dans l'épaisse nuit

    des coussins

    de velours

     

    Ce dé à coudre

    j'en coiffe mon doigt

    comme une couronne

    dont il faut

    rallumer l'éclat

     

    Je le garderai

    tout le jour

    et quand tu rentreras

    un peu triste

    ou déçue

     

    tu auras la surprise

    de retrouver

    mon amour

    ce que tu ne pensais pas

    avoir perdu

     

    Geraldine

  • Héroïsme

    Numériser0005.jpgMon ami est parti

    Il a enlevé

    son chapeau

     son manteau

    ses bottes

    Il a déposé

    tout cela

    un soir

    près du miroir

     

    Le personnage était usé

    sachez-le

    Les épisodes

    interminables

    de cette histoire

    ne l'intéressaient plus

    Il désirait

    tout voir 

    en un regard

     

    Alors il a gommé

    son faux visage

    sur les feuilles 

    de la nuit

    Dans le fauteuil

    de rotin gris

    il s'est endormi

    avec confiance

     

    J'ai à peine

    effleuré

    la main

    de mon ami

    que j'ai senti

    qu'il arrivait

    dans ce pays

    si grand

     

    où le noir

    silence

    enfin

     se comprend

     

    Geraldine

     

  • Appel

    Numériser0004.jpg

    Trois pièces tintent 

    et réveillent

    une voix lointaine  

    Est-ce vraiment toi

     

    Si tu voyais le sentier 

    il faut ramasser les feuilles

    avant qu'elles

    n'envahissent la porte

     

    J'ouvre les rideaux

    très tard chaque jour 

    J'attends que se lève 

    une heure plus claire   

     

    J'ai rangé les verres à liqueur

    dans l'armoire d'acajou

    Seule la cafetière

    respire quand je rêve  

     

    J'entends des souris grignoter

    les secrets du grenier

    Alors me viennent les remords

    Pourquoi? Pourquoi?

     

    Je me tourmente avec 

    Demain qui n'arrive pas

    J'espérais une bonne nouvelle

    et Hier m'envoie ses factures 

     

    J'aurais besoin de quelqu'un

    qui sache remonter l'horloge

    et déverrouiller la chaîne

    de la grille ancienne

     

    Si tu viens pour Noël

    je ferai des bougies

    avec des écorces d'orange

    La Vie ne sera plus la même

     

    C'étaient  

    les dernières pièces 

    Le téléphone se tait 

    Mes yeux se ferment

     

    pour suivre la trace

                            d'un désir

                                       qui soupire

                                                       et passe...

     

                                                                           

                                       Geraldine  

     

  • Quelque part

    Numériser0003.jpgChaque devoir sonne,

    monotone.

    Les rires fleurissent,

    puis se fanent. 

      

    La grille sépare les visages...

    Le temps ne colore plus les fenêtres

    et le silence des salles

    efface le frisson des ailes.

     

    Il arrive que l'espoir

    pleure une encre singulière...

    A qui s'adressaient ces mots

    raturés de rouge?

     

    Les prénoms s'écrivent

    dans les marges blanches,

    frêles astres ignorés

    qui ne brilleront jamais.

     

    Des parents, le dimanche, 

    apportent un petit sachet: 

    quelques prunes, 

    deux noisettes, trois pralines...

     

    Souvent il ne se passe rien;

    le jour est une page grise

    à laquelle on se résigne

    puisque s'égarent les signes... 

     

    Dans le corridor soupirent

    les lèvres de l'enfance;

    l'attente finit lorsque s'allume

    le premier rayon de lune.

     

    En début de semaine,

    le lit sent la lessive fraîche,

    mais si les baisers ont manqué,

    le drap pique la peau sèche.

     

    Les nuits seules sont secrètes;

    elles éloignent la tristesse du désir.

    La veilleuse tremble, fidèle,

    dans l'ombre des heures...

     

    Lise se demande

    si une autre vie existe ailleurs

    et l'esprit rêveur

    elle déboutonne sa chemise...

                   

                                 Lise cherche son coeur.

     

                                       Geraldine  

     

     

  • l'autre amante

    Numériser0002.jpgCe matin

    dans le jardin

    parmi le linge

    du dimanche

     

     plus belle

     que la rose blanche

     une robe de dentelle

     se balance

     

    est-ce toi qui penses

    à moi de loin

    et dont l'absence

    me fait signe?

     

    Puisqu'il manque

    les contours

    de notre amour

    tu me dessines

     

                      la danse

                                du silence

     

                     Geraldine

     

                 

     

     

     

  • Revenir...

    Numériser0001.jpgToutes les ombres

    se penchent

    Entre les arbres

    s'ouvre l'allée blanche 

     

    Je congédie

    la brise mon amie 

    Je dis adieu

    aux fleurs sauvages

     

    Je dépose les larmes

    d'un vieux rêve

    sur les pétales 

    de mon mouchoir

     

    Puis je souris

    à la lanterne rouge  

    qui bouge

    derrière les feuilles 

     

    La pensée d'un chat

    me regarde

    je m'attarde  

    en son silence  

     

    Je remercie le ciel   

    des chemins

    et l'étoile ronde  

    des voyages 

     

    Mon visage

    habitera demain

    le monde

    de tes mains

     

    Geraldine