• SOIR ORDINAIRE

    Numériser0005

    instant inhabité

    rêverie agaçante

    sur une fugue de Bach

    une main gantée de gris

    frappe à ma fenêtre

    mais je n'ouvrirai pas

    je n'attends que moi

  • L'HEROINE

            Numériser0004
          

                

                Elle est si fluette, Elena... La silhouette d'Elena est si frêle... Les souffles aigres du nord semblent la traverser. Quand elle apparaît en haut de la colline, un suaire de ciel l'enveloppe. Alors elle devient un halo de neige, une mèche de vent mouillé, un éclat de soie flétrie;          

                 à l'horizon ensevelie. 

                Peut-être est-elle la petite soeur d'un nuage... Telle une ombre elle glisse alors sur les lignes du temps... Sans doute son destin s'étiolera-t-il comme le chuchotement éphémère d'une lueur...  

                Qui es-tu, Elena?

     le crépitement d'un météore dont l'âme brille encore dans la vague de l'espace avant de s'éteindre à jamais?

    les bords humbles d'une feuille que déchirent doucement les ongles rouillés d'octobre?

    la promesse d'une goutte d'azur qui roule lentement et se tarit pourtant?

             L'existence ne la prend guère au sérieux, Elena... Qu'elle vienne ou qu'elle parte; peu importe! Son coeur s'évanouit dans le refrain monotone des autres. Ses mots grelottent dans un soupir étouffé. Pour le monde, sa parole ne crée aucune vérité.

            Elle n'est certainement pas comme nous, Elena. Ici-bas, la voix doit résonner comme un écho jailli du plus profond des gouffres. Le corps doit prendre de l'épaisseur; il faut que la fougue du sang coure sous la chair et  que les pieds foulent le sol avec une obscure témérité. C'est ainsi qu'on laisse sa trace!

            Mais le poète l'affirme: 

            Elena vit! Elle vit à sa manière et demeure!

    Sa voix est un minuscule insecte d'or qui nourrit la braise de l'univers             son corps qui possède la grâce troublante d'un lis de lumière pénètre tous les interstices du Secret          son sang palpite à la lisière rouge de l'Amour car sa chair épouse le délice des poèmes à peine murmurés      ses pieds apprivoisent l'énigme des pierres comme ses mots habitent l'abandon des silences!

    Ses cheveux  tendres racines à fleur de ciel  apaisent l'ineffable vertige de la terre!

    L'envoûtement muet de ses mains efface les arabesques effrayantes de la nuit!

           Oui, le poète le crie, le poète le clame:

           Que plus personne, désormais, ne se moque d'Elena! Elena va et vit loin; bien plus loin que nous qui ne savons pas...

           C'est dans la sauvage ignorance des autres qu'Elena se reconnaît telle qu'elle est;  et son âme refusée se nomme enfin:

           Héroïne discrète et immortelle

           qui éclaire un invisible chemin.

  • FASCINATION

    Numériser0003

    Vénus si seule exhale

    un frisson lent

    et dans son sanglot pâle

    se languit l'amant

     

    Mais l'aigle vif des songes

    fend ce très long appel 

    et de sa lame étrange

    cisèle une voix nouvelle

     

    Je suis Vénus ô mon ami

    je suis venue découvrir

    la paume tendre de ta vie

    l'ange offert de ton désir

     

    tu cueilleras des prunelles de lune

    je boirai l'or calme du temps

    l'haleine ridée des brumes

    s'éteindra doucement

     

    Vénus fait tinter

    le frisson pur de son chant

    et dans la belle nuit parée 

    s'exhale l'âme nue de l'amant 

     

     

     

     

     

     

     

     

  • LE PASSANT

           Numériser0002

           On peut, si on veut, deviner mon visage dans la pâleur des brumes et des aubes noyées; je traverse les voix muettes de la foule, les voiles brunes de la ville, les feux follets de la solitude... Souvent, je médite sur le banc gris d'un jardin public; j'écoute le grelot chagriné de l'air malade et, quand enfin se déchire le long drap des bruines, j'offre la paume de mes mains au miracle fragile d'un rayon blanc.

           J'imagine que les klaxons désespérés des boulevards, le douloureux halètement des rues, le cri lancinant des sirènes sont des éclairs de libellules, des ailes d'astres, des brises effilées qui rient dans leur robe de danse... J'imagine que les façades impassibles, les fenêtres closes, les vitrines fades, les murs morts... déploient un éventail d'extases éveillées, une partition de vies accomplies, un poème de rêves aimés au-delà du monde...

           Puis, je me lève. Je quitte le jardin. Je marche lentement sur le trottoir mouillé, revêtu de mon manteau de vulgaire anonyme, de passant inquiétant ou de fascinant magicien -tout dépend de ce que chacun consent à voir. Les enfants, certes, me reconnaissent, les oiseaux aussi; mais vous, les autres, vous ne croisez surtout pas mon regard; vous m'ignorez comme on refoule un vieux regret ou pire, la souffrance surannée d'un remords. Ecran de buée; écran d'inconnu, torpeur de l'indifférence entre votre coeur et moi!

           Et pourtant... pourtant... plus tard peut-être -j'ose le croire!-, un souffle étrange frémira en vous; un battement de volonté insoupçonnée... une discrète mais obsédante pulsation... l'irisation d'un murmure d'âme... un tressaillement de sang dans vos veines tristes... un frisson de flamme dans vos chairs éteintes... Tous ces petits signes secrets vous parleront de moi qui vous enveloppe déjà, plus fort qu'un mystérieux souvenir. Une ombre amie, ange de votre inconscient, vous donnera ce sourire, ce nom, cette vertu... qui m'ont tant accompagné. 

           Ô grisant sillage d'un écho 

           semant au seuil de vos immeubles        

                     à la porte de vos jours

          les mots émouvants de la Liberté! 

  • APAISEMENT

    Numériser0001

    J'ai froissé tous ces mensonges amers   fait taire la berceuse atone de l'ennui    et effacé l'âme morne des vieux soirs

    J'ai éteint l'oeil sombre des orages   voilé les   constellations sauvages qui égaraient les chemins de l'univers   calmé la douleur des remous et rumeurs

    J'ai dissipé les cendres des nuits de jadis    les chagrins s'en vont dans leur cortège balbutiant    la solitude s'éloigne à tout jamais    c'est l'immense enjambée des anciens remparts de l'ombre

    Enfin! 

    Je ne craindrai plus le fourbe roulis de la mort

    je ne verrai plus notre rêve tourmenté  dans la terne contrée d'un froid sommeil 

      -qu'il m'affligeait, ce bandeau d'hiver!    ô prison de mes yeux!-

     

    car je t'envoie au-delà de ma vie

    la quiétude éveillée d'un rayon vert que j'ai cueilli dans la fraîche échancrure de l'aurore

    je t'envoie aussi la vérité neuve et pure d'un visage qui évince le sourire sournois des icônes

    je t'envoie le secret d'un temps  noble et bleu qui demeure      

    je célèbre     debout dans l'amoureuse patience de mon éternité

    l'exhaison vermeille des mots qui rient   doux foulard flottant au rythme de l'ample jour à venir           galop émerveillé d'une étincelle de bonheur 

     

    Pour toi mon ami

    j'allume l'infini

    sois tranquille    je veille sur notre lampe intérieure

    je l'ai posée  au chevet de notre coeur