• NUIT BLANCHE

    Numériser0008
    Dans la douceur étrange

    de mes nuits persanes

    je vois sourire une lente rêverie:

     

    elle glisse sur le rayon des persiennes;

    sa voix est une onde lancinante

    et son mystère sans fin m'appelle:

     

    -Est-ce toi mon ange nu,

    toi dont la mélopée ténue

    me promet un matin diaphane?

     

    Viens-tu m'offrir ce parfum d'herbe coupée,

    les gemmes bleues des fleurs de lavande

    et les yeux secrets des astres gris?

     

    Est-ce vraiment toi mon ange?

    Ô, ne t'efface pas je t'en prie!

    Ne disparais pas dans une autre nuit!

     

    Vois comme grelotte encore

    le corps ancien 

    de mon silence!

     

    Vois comme les flammes

    parfois se fanent;

    comme s'effeuillent les couleurs!

     

    Mais toi,

    toi de tes mains infinies,

    par la mélodie de tes doigts,

     

    tu peux tisser

    le miroitant satin 

    de nos jeunes années;

     

    et faire lever par magie  

    la voluptueuse houle

    de nos lunes d'or...

     

    La senteur d'un songe

    effleure déjà 

    mon coeur qui dort!

     

    Une silhouette s'avance;

    son humble danse luit

    aux portes de la Vie.

     

    Ses yeux grands ouverts 

    pleurent une eau de rose

    dans la coupe éclose de l'univers.

     

    Indicible rêverie d'encens... 

    Langueur incandescente 

    de nos nuits persanes...

     

    Le luth caché de mon âme  

    égrène des notes toutes neuves;

    j'entends sonner des perles de rire:

                   

    C'est le joyeux frisson

                               de ton ombre blanche!

                       

     

  • La fenêtre du soir

    Près de la fenêtre du soir

    Numériser0005
    Lise

    tricote la nostalgie grise

    des souvenirs

     

    Elle enveloppe son âme

    de l'intimité soyeuse

    et surannée

    des anciennes années

     

    Pour son coeur

    à l'orée de l'hiver

    sa délicate mémoire

    imagine un chandail bien chaud

     

    Près de la fenêtre Lise

    tricote des ombres exquises

    entrelacées entremêlées

    lui l'amant elle l'amante

     

    senteurs d'un silence aigre-doux

    c'est l'heure des étoiles filantes

    le temps des belles esquisses 

    le bleu follet d'une nuit d'août

     

    étoiles si neuves si jeunes

    Lise pensait qu'elles brilleraient toujours

    on peut voler le rêve sacré du vent

    pour prolonger l'instant d'amour

     

    Mais Pierre ne répondra pas

    Pierre n'est plus là

    Pierre a un coeur de pierre

    plus froid qu'un ciel d'hiver

     

    Lise sent ce vide

    Lise sonde ce gouffre

    comme une fascinante blessure

    un puits au fond clair

     

    Un frisson inquiet traverse l'air

    Peut-être faut-il faire bouillir le thé

    le verser d'une main agile et précise

    dans des tasses subtilement décorées

     

    Marthe, rapproche les fauteuils!

    Une conversation se tissera bientôt

    constellée de souffles secrets

    de nouvelles chuchotées!

     

    Mais il est six heures déjà 

    mon amour mon enfant

    mon feu de joie

    ma patience épouse la force du Temps

     

    L'enfant de Lise et de Pierre

    lui non plus ne viendra pas

    c'est vrai il est parti si loin dans un pays

    qu'une laconique carte postale dépeint

     

    Comme le thé a un goût amer

    Marthe, allume la lampe de chevet!

    Qu'il me reste une petite lueur

    un crépitement dans ma demeure

     

    pour tricoter des regrets

    près de la fenêtre du coeur

    à la lumière du soir

    à l'orée de ma mémoire

     

    Mais Lise est lasse

    son existence lui paraît désormais

    sans surprises

    désespérément lisse

     

    Alors Lise abandonne

    la pelote des souvenirs

    c'est mieux comme cela

    dans la vie il faut grandir

     

    il faut aussi vieillir

    et veiller en vain 

    le berceau glacé de la mémoire

    l'âme de Lise s'éloigne à petits pas

     

    Elle descend lentement 

    le couloir d'opale du Temps

    si le coeur dresse l'oreille

    dans un soupir pâle il entend

     

    le tendre frôlement d'un chausson de laine

    qui glisse qui glisse

    comme la caresse exquise

    d'un au-revoir

     

    Une ombre s'est échappée

    par la fenêtre du soir

  • VEILLEE DE L'AMANTE

     

    Numériser0004
    La pagode veille, bien seule...

    Le visage des lampes semble glacé;

    les joncs tissent l'âcre linceul

    d'une onde jaune et froissée... 

     

    Longue agonie grise.

    Entendez comme la bise

    effeuille le lilas des soupirs!

    Ecoutez le sanglot violet du songe!

     

    L'ombre de ce saule fluet 

    tristement s'allonge...

    Notre baiser? un fruit blet

    qu'immole une lame inconnue!

     

    Je bois la muette amertume

    d'un éclat de lune.

    Je cherche mais ne trouve plus

    le cri charnel d'une étoile nue...

     

    Ô veille lancinante, je t'en prie,

    dis à la pauvre amante

    de ce Temps perdu,

    étiolée dans ses rouges atours, 

     

    dis-lui pourquoi ses larmes d'amour 

    se sont doucement noyées

    dans l'obscure profondeur

                                      de mon coeur...

     

  • INITIATION

                 Il arriva quelque chose d'extraordinaire à Lucile Numériser0003
    un soir qu'elle était couchée dans sa chambre: son rêve d'enfance devint vérité. 

                
                 Mille touches, mille notes s'accordèrent, les violons et le piano d'un orchestre secret -que créait son âme- accompagnèrent le souffle profond d'une lente volupté... Et dans ce rythme puissant, cette pulsation de sang, ce fut comme si
    un bourgeon caché se révélait au seuil d'un inconnu printemps; la rose du soleil se dilatait; les secondes se suspendaient sur une balançoire d'ivresse. Enfin le coeur de Lucile parlait vraiment!

                La jeune fille comprit que cet instant lui était donné, qu'il ne fallait pas le perdre, l'effeuiller trop vite car c'était l'unique peut-être ; une perle de temps à cueillir; un fruit ouvert qu'elle devait boire doucement; le cadeau d'un dieu invisible.

                Alors Lucile accepta tout simplement, sans réfléchir, la présence souveraine du Bonheur. Elle s'éleva sans craindre la lumière; ses mains vibrèrent telles les cordes d'un orage bienfaisant, ses doigts bruirent comme des feuilles que traverse la longue caresse de la pluie; ses pas étaient aussi légers qu'une brume d'océan et ses yeux nimbés de nuages clairs; dans sa gorge roucoulait le rire envoûtant des vents qui avaient gardé la mémoire des saisons d'or.

                  Tout en haut de la cime, dans l'aurore ruisselante, l'attendait l'oiseau rouge du cri de son désir.

                  Lucile volait dans la mer et nageait dans le ciel: oubliée la blanche solitude des aubes, oubliée la grisonnante médiocrité du quotidien, oubliées les suppliques obsédantes des siens et les larmes narcissiques de l'amant.

                Femme-aile femme-étoile femme-libellule? Qu'importe!

               La virginité de Lucile touchait la chair du monde. Que vive sa sublime nudité, à la source sensuelle de chaque regard!

               Lucile avait déployé mille ombrelles; elle avait imaginé la pureté de ce destin qui la rendait si fidèle à elle-même, la force de cette beauté... Elle avait écouté les couleurs de son coeur. Faut-il posséder des ailes pour voler? Le papillon peut glisser parfois sur un imperceptible rayon de lumière; il est le miracle de son propre chatoiement...

               Lucile nous envoyait l'invitation mouvante du ciel; la quintessence de sa joie nous donnait envie de danser sur les bords tendres de la terre. 

              Lucile danserait, désormais évanescente et éternelle, dans l'espace immense et aimant de sa grâce.

                Et de temps en temps elle reviendrait dans nos maisons pour nous apprendre à composer les accords 

                de notre infinie Liberté.

  • ON IMAGINE...

           Ne sois pas d'humeur chagrine!

    Numériser0002
    Déjà l'aurore d'une vie plus cristalline

    caresse la courbe douce de nos lèvres corallines...

    Nos corps enivrés de sublimes senteurs marines

    roulent dans des vagues d'oubli aux éclats de cornaline;

    et nos âmes, ombres sveltes comme des ballerines,

    dansent sur l'harmonie subtile d'une mélodie divine

    avant de s'envoler discrètes dans un azur d'opaline...

         Ne sois pas d'humeur chagrine!

  • Demain...

    Numériser0001
    Leïla a le coeur qui bat au rythme d'une musique intérieure.


    Demain: un mot qui déploie pour Leïla les ailes du départ...

    Leïla n'est plus ici déjà; Leïla n'est plus tristement couchée sur son petit lit tressé; Leïla quitte cette vie:

    adieu l'ardente insomnie   adieu l'odeur âcre de la paille sur laquelle sanglote la solitude   adieu le long roucoulement inquiet  de l'ombre!

    Demain Leïla s'en va; ses paupières s'ouvrent sur le rideau de ses doigts comme pour lire une histoire nouvelle et étrange, comme pour capter l'énigme heureuse d'un conte qui se déchiffrerait au creux de ses mains.

    Leïla sourit et chemine dans ce sourire:

    elle traverse le vent, les cendres de lune, les grandes flaques d'ambre;

    elle rencontre l'oiseau et l'éléphant, la sèche plénitude des palmiers, le sifflement lancinant du serpent; mais elle n'a peur de rien. Elle chemine, Leïla.

    Elle connaît l'oasis claire, les cases sereines qui offrent dans leur fraîcheur d'argile l'hospitalité d'une trêve, les signes d'espoir tracés dans le sable et dont les arabesques magiques s'évanouissent... pour réapparaître encore et toujours au bout de son pied nu. Elle est l'amie de l'espace désert et habité, Leïla.

    Même le ciel chemine avec son Amour.

    L'aurore ne sera jamais aussi dorée que demain.

    La bouche de Leïla est une conque de baisers promis; une vieille reine rencontrée au-delà des temps le lui a dit:

    Quitte tes frères    quitte tes parents   quitte tous ces silences impassibles   cette vérité voilée    la souffrance des fièvres ignorées  le trouble sauvage et violent des sueurs    

    Enfin goûte la Beauté -tel le sang ocre contenu dans une mangue douce    

    que ton coeur soit le tambour vivant d'un don      que ton coeur soit une pirogue bleue parcourant la transe noire des nuits     que ton esprit crie de volupté autant que ta chair     et que la rose secrète de ce cri fleurisse dans ton coeur     ton coeur paré de sa robe de splendeur

    La reine vieille et sage a dit tout cela à Leïla.

    Et un visage bien aimé l'appelle désormais derrière les dunes, derrière le réel du monde.

    Voyageur!

    Si demain dans ton rêve tu rencontres une silhouette brillante et frêle, ne change pas de route! Suis le chant épuré de cette quête si profonde, si forte -sillage intime d'une liberté retrouvée...

    ne crains pas sa puissance mais approche-toi d'Elle, épouse sa légèreté digne et fidèle!

    Marche avec confiance sur les pas joyeux de Leïla.