• LUCIE

    On dit que Lucie est depuis toujours perdue dans sa nuit; c'est ce qu'on dit...

    Numériser0006

    Moi je sais que Lucie voit;

    elle est dotée de la puissance solaire d'un autre regard; conscience aiguë d'un absolu

     

    ses yeux dansent sur une musique éclose au-delà du chant éphémère de nos conversations

    ses yeux, lorqu'ils parlent à un visage qui nous est caché, se dévoilent comme d'étranges miroirs... Et c'est l'incarnation pure d'un éclat

    ses yeux brûlent d'une présence qui nous fait baisser les yeux; car leur humilité nous révèle une souveraineté immédiate, brutale et sacrée

     

    et toute la force du ciel se lit dans ces taies de silence; ces prunelles -étangs morts, vraiment?- pleurent un terrible bonheur; murmures inapaisés d'une source, ivresses vives d'un torrent 

     

    Lucie admire sans être éblouie les moires du jour

     

    elle capte -sans l'effaroucher- l'évanescence irisée d'un papillon

    elle peint, en se balançant sur sa chaise, la houle des cèdres dans le vent

    elle rêve, muette... alors elle entend respirer les couleurs

    et quand elle se berce toute seule, elle déroule le long tissu de cette lumière de soie

    si elle se blottit, c'est pour écouter le bruissement mouillé des aurores et le chuchotement un peu inquiet des soirs

    si elle semble s'éteindre davantage au milieu des gens, c'est pour cueillir l'étincelle dentelée de l'herbe et suivre la ride légère du sable

     

    Regardez bien Lucie: vous verrez

    que les gestes nobles de son âme recréent le monde

    son visage penché éclaire l'inconnu, souffle limpide d'une lampe déposée à la porte de notre attente

    Regardez bien Lucie: vous verrez

    le signe sublime de son iris accueillant comme une main

    et vos yeux seront dignes de la reconnaissance magique des êtres invisibles

     

    Moi je dis que Lucie

    nous désigne

    de ses doigts d'ange

    de ses doigts d'azur 

    l'âme constellée de la Nuit

     

    je le dis

    en nos coeurs 

    brille la bienveillante contemplation de Lucie

     

    Ô toi jeune amie 

    ne te lasse pas de nous enseigner ton infinie poésie

    que nous apprivoisions doucement le mystère de ton pays

    -que nous partagions cette floraison de rayons et de larmes

     

    sois l'éveilleuse de notre regard depuis trop longtemps enfoui

                         envoûtante

                         et si secrète Lucie!

  • Souffrante


    Numériser0005
    Le sommeil me murmure

    sa lente élégie

    comme le souffle obscur 

    d'une mort blanche...

     

    L'absorption lasse

    du silence

    tremble en mon coeur

    comme une gorgée d'eau...

     

     

    C'est le mal obsédant 

    des mots

    qui égare

    la chaloupe de ma mémoire...

     

    Mon ami,

    pourrais-je encore vous écrire?

    Entre nous, il se fait si tard!

    Page noire.

  • ABSOLUE

    Numériser0004
    Vous, les geôliers,

    étendez le voile de vos nuits souillées sur ma Beauté:

    mes cheveux allumeront l'incandescence de la vie -germination d'étoiles sur les chemins d'autres femmes oubliées!


    Vous, les aveugles,

    éteignez du souffle de votre peur les rêves de mon regard; soufflez sur cette lueur -que vous imaginez si frêle, si falote:

    mes yeux grands ouverts féconderont le flanc bleu et doux du ciel qu'adorent aussi  mes soeurs!


    Vous, les tyrans,

    froissez l'azalée sensuelle du désir éclose au bord de mes lèvres; flétrissez les mots intimes de mes poèmes:

    ma parole s'envolera - baiser rieur et profond  échappé de l'échancrure secrète des aubes de tous les amants!

     

    Vous, les bourreaux,

    réveillez le cri lancinant de ma chair; liez mes mains; entravez mes pieds; détestez mon visage et ma bouche; tuez-moi peut-être; haïssez-moi de posséder comme une vertu ce corps originel et troublant dont vous ne pouvez effacer tout à fait la présence; considérez-moi comme la fleur sanglante de votre faute!

    mon coeur réapparaîtra sans fin sur les bords dansants de l'Espace;

    vibration unique d'une plaie ouverte où se lève la lumière; pulsation irradiante d'une féminine douleur!

     

    Ô cette inconnue splendeur:

    Je suis Najia!

    Najia libre!

    mon âme est Najia,

    mon âme, astrale couronne

    de ma virginité toujours neuve 

                               toujours nue 

                               et comme l'univers

                                             

                                        absolue

  • Missive

    Numériser0008
    Je t'écris du pays profond de mes pensées.

    Je sais que, demain, tu viendras...

    Je te sourirai de loin, sur la rive de mon attente; 

    et une voile, voguant sur des souffles jadis disparus, surgira dans la moiteur muette des brumes.

    Alors ce sera la fin de mon sommeil; le drap sourd de la lassitude se fendra lentement comme une étoffe fragile.

    De frêles rumeurs d'eau affleureront sur nos lèvres; des caresses bruiront à l'embouchure de nos corps; puis l'ivresse nous bercera  -avant l'apaisement d'une mer enclose.

    Tu m'es si fidèle, mon amant, que je ne sais depuis combien de temps nous nous connaissons; le bonheur est-il né hier ou aujourd'hui?

    Je sais seulement que notre ciel est une toile qui respire; aucun lagon n'est plus serein que cette méditation de nos yeux; aucune mousson ne frémit autant que la merveille de nos murmures.

    Derrière nos yeux fermés nous peindrons un monde creux d'herbe mouillée; traversé par le frisson tranquille des nénuphars; ondulant telles des algues douces:  gorge fascinante, fleur des exhalaisons! 

    Je sais que demain, mon amant, tu viendras dans la maison solitaire au bord de l'étang.

    Le cri des oiseaux t'annonce. Ô palpitante complicité du vent et des nuages! 

    J'entends qu'ils sèment ton nom

    troublant et familier,

    terrible et originel,

    devant lequel

    l'âme pleine s'incline.

     

    Les bords immenses de mon pays débordent déjà de ta Présence

    vive et nue,

                         absolue.

    Alors s'éteint la lanterne glacée

    de mes pensées anciennes...

    Et mon coeur est habité

    par une irradiante éternité:

    la Patience!

  • FERTILITE

    Numériser0002
    C'est la saison des pluies!

    Ô l'humble plaisir d'abandonner les fardeaux austères 

    de paille, de branches et de pierres...

    Enfin nos mains se tendent, divines et suprêmes,

    vers la corolle de l'offrande!

     

    Bercées par l'incantation des eaux,

    les rizières tremblent;

    immense miroir éclos;

    méditation exhalée

    d'un invisible et radieux iris...

     

    Des soupirs bruissent...

    S'entrelacent aussi des murmures de clochettes,

    et de notes secrètes

    qu'épanche le bienfaisant visage

    des nuages!...

     

    Evanouie, l'ocre torpeur du fond des cours!

    Et sur les balcons frissonnent des voix de soie,

    des rires de couleurs!

    Même le Bouddha songeur 

    nous sourit...

     

    Voici les aiguilles magiques

    d'un talisman révélé;

    Ô sacre de nouvelles étoiles!

    Chatoiement musical

    le long des chemins!...

     

    Dansent les ombrelles 

    sous les saccades du ciel

    -ronde envoûtante des "mercis" et des appels...

    La lisière de l'horizon respire,

    souffle allumé dans la gorge du jour...

     

    Vive la floraison... 

    de ce qui fut tant attendu!

    L'exaucement cristallin de la prière!

    Vive l'effacement fécond

    du Temps et de l'Espace!

     

    Nos pieds suivent

    les arabesques des rivières naissantes,

    nos pieds courent

    jusqu'à l'énigme verte du Fleuve;

    puis c'est l'envol au-dessus des pagodes!...

     

    Oui! Rejoindre la Source!

    La sérénité première d'un mystère

    qui déchire l'air

    et polit la terre,

    à présent si douce!

     

    Cueillir les volutes du vent,

    saisir l'heureux vertige de cette mousson,

    célébrer l'élan souverain de toute patience;

    égrener en nos coeurs 

    le sanglot joyeux de l'éveil...

     

    Que nos êtres explorent

    au centre des pleurs

    ce tendre ondoiement...

    Nous habiterons désormais

    une étrange splendeur:

     

                                    l'âme limpide

                                    du pays des pluies!

     

  • Obsession

    Numériser0001
    Depuis que tu es parti,

    tu es partout...

     

    Dans mon âme 

    coule la mousson

    tiède et lente

    de mes larmes...

     

    Mon appel 

    désespérément s'allonge

    comme les brouillards épais

    du fleuve Mékong;

     

    et la voile de mon désir

    s'y laisse ensevelir...

    caresse sanglotante

    sur un rayon de jour exténué... 

     

    Depuis que tu es parti,

    ma solitude est un oeil blessé,

    une taie palpitante,

    traversée par des écumes de nuit; 

     

    des pulsations de fièvre

    -qu'un souffle de soie

    ne peut plus apaiser- 

    racontent notre histoire...

     

    Tant de rêves opaques:

    tristes flaques de ma mémoire;

    vieilles moires froissées;

    beauté surannée d'un jasmin d'amour!...

     

    Ce sont des mots désormais éplorés, 

    que berce l'étang blafard du silence...

    Alors je pose mes mains sur mes paupières;

    je suis une perle enfouie dans la conque du chagrin;

     

    je m'abandonne à ce cri muet 

    que sécrète l'aiguille vaine de l'espoir;

    Hélas! Se fane si vite ma chair

    à fleur d'attente!

     

    Personne

    sur les rives trop calmes du soir...

    Pas une ombre près de la véranda...

    Rien... presque rien...

     

    ... senteur fade d'une flétrissure

    fêlure lancinante d'une musique

    collier de soupirs égrené

    brisure bleue de notre mosaïque...

     

    Qu'importe si je caresse le pétale

    d'un ancien gardénia... 

    Notre danse s'est dénouée

    sous l'éclat désuet des lanternes.

     

    Ô cette absence pleine de toi!

    J'en ris et pleure à la fois;

    ma bouche tremble -grimaçant 

    croissant d'une lune gercée...

     

    Tu ne reviendras jamais, je le sais!

    Mais depuis que tu es parti, tu es partout...

    Et la pierre cruelle de ta voix résonne,

    jetée par les doigts invisibles du Souvenir, 

                                  

                                    dans le puits avide de mon coeur. '